Oran

Addiction : chronique d’une bombe sociale silencieuse

À l’aube, lorsque les premiers rayons du soleil percent l’horizon de Sidi Chahmi, l’hôpital psychiatrique qui porte le nom de la commune s’éveille déjà. Des silhouettes patientent devant les portails, certaines accompagnées de proches épuisés, d’autres livrées à elles-mêmes, le regard fuyant.

Ici, loin du tumulte du centre-ville d’Oran, se joue quotidiennement un combat invisible mais déterminant : celui contre l’addiction, devenue la principale porte d’entrée vers la maladie mentale. Les chiffres sont sans appel, traduisant une rupture profonde dans l’épidémiologie des troubles psychiatriques. Près de 95 % des pathologies mentales prises en charge trouvent aujourd’hui leur origine directe dans la consommation de drogues, de psychotropes et de substances illicites.
Les causes héréditaires, longtemps considérées comme prédominantes, ne représentent plus que 5 % des cas. Une inversion des tendances qui reflète l’ampleur d’un phénomène désormais enraciné dans le quotidien social. Pour les équipes médicales, cette réalité est le symptôme d’un mal plus vaste. «L’addiction s’impose comme l’un des fléaux majeurs de notre société contemporaine», confie une source au sein de la direction.

Les repères sociaux sont bouleversés

Un fléau protéiforme, qui touche toutes les catégories sociales, transcende les frontières géographiques et bouleverse les repères traditionnels. Derrière chaque dossier médical se cache un parcours de rupture : décrochage scolaire, chômage, précarité affective, marginalisation ou simple curiosité mal encadrée. Dans les services de psychiatrie adulte, les médecins constatent une aggravation progressive des troubles liés à la toxicomanie. Les drogues dites «dures», en particulier la cocaïne, occupent une place croissante dans les diagnostics. Leurs effets neurotoxiques provoquent des altérations profondes des fonctions cognitives, une désinhibition comportementale et, dans de nombreux cas, des troubles psychotiques sévères. «Se libérer d’une dépendance est un processus long, éprouvant et semé de rechutes », explique un praticien, soulignant que l’accessibilité accrue des drogues complique considérablement les efforts thérapeutiques. Mais l’addiction ne se limite pas à un enjeu médical. Elle agit comme un puissant facteur de désagrégation sociale. De nombreux patients admis à Sidi Chahmi arrivent après avoir épuisé leurs ressources financières, vendu leurs biens ou rompu avec leur entourage. La dépendance devient alors une priorité absolue, reléguant au second plan travail, responsabilités et liens familiaux.

L’addiction féminine émerge

Les conséquences sont lourdes: violences conjugales, conflits permanents, abandon du foyer et, dans de nombreux cas, divorce. La direction de l’hôpital révèle ainsi que l’addiction figure parmi les causes récurrentes des séparations enregistrées ces dernières années. L’incapacité du conjoint dépendant à assumer son rôle provoque un climat de tension chronique, fragilisant le couple et exposant les enfants à une instabilité émotionnelle durable. Le drame ne se joue donc pas uniquement entre les murs de l’hôpital, mais au cœur même des familles. Plus préoccupant encore, la toxicomanie touche désormais des tranches d’âge de plus en plus jeunes. Les spécialistes tirent la sonnette d’alarme face à l’exposition précoce des adolescents, certains n’ayant pas dépassé l’âge de 13 ans. Plusieurs patients actuellement suivis à Sidi Chahmi appartiennent à cette catégorie vulnérable. La fréquentation de milieux à risque, le manque de vigilance parentale, mais aussi l’effritement du rôle éducatif de certaines familles expliquent en partie cette dérive. Un autre phénomène marque les esprits : l’augmentation notable du nombre de jeunes filles concernées. Longtemps dissimulée ou sous-estimée, l’addiction féminine émerge désormais au grand jour, révélant une réalité sociale en mutation. Cette évolution impose une adaptation des stratégies de prévention et de prise en charge, tenant compte des spécificités psychologiques et sociales de ce public.

La prévention, la seule solution

Face à cette situation alarmante, la direction de l’hôpital psychiatrique de Sidi Chahmi insiste sur l’urgence d’un travail préventif structuré. Les campagnes de sensibilisation, selon elle, doivent débuter dès le cycle moyen, en associant établissements scolaires, associations, institutions éducatives et acteurs de la société civile. «Prévenir, c’est éviter des années de souffrance et des traitements lourds», résume un responsable, rappelant que les thérapies de l’addiction nécessitent un engagement de longue haleine. Dans cette dynamique, l’établissement affirme maintenir ses portes ouvertes à toute initiative de prévention. Des séances d’information sont régulièrement organisées, animées par des médecins, des psychologues et des spécialistes des addictions. Elles s’adressent aussi bien aux familles qu’aux élèves et aux enseignants, dans l’objectif de briser le tabou et d’outiller les acteurs de terrain. La prise en charge thérapeutique, quant à elle, repose sur une approche globale. Au-delà du traitement médical, les équipes insistent sur l’importance du soutien familial, considéré comme un facteur déterminant de réussite. Des activités sportives et culturelles sont également intégrées aux programmes de soins, afin de canaliser les énergies négatives, restaurer l’estime de soi et offrir aux patients des alternatives constructives. La pression sur les structures de soins reste néanmoins considérable. Les trois unités externes relevant de l’hôpital enregistrent chaque année près de 60 000 consultations.

La prise en charge à renforcer

L’unité d’Ibn Sina, dite «Tirigo» en référence à Victor Hugo, arrive en tête avec plus de 18 200 consultations annuelles, suivie de celle de Garita (plus de 12 800 cas) et de l’unité pédiatrique de Bir El Djir, qui assure le suivi d’environ 15 000 enfants. La majorité des patients dépendants se situe dans la tranche d’âge des 25–30 ans, période charnière où l’addiction compromet insertion professionnelle et stabilité sociale. Implanté sur 83 hectares, dont seulement 16 sont exploités, l’hôpital de Sidi Chahmi dispose de cinq services spécialisés couvrant la psychiatrie adulte, la pédopsychiatrie et la prise en charge des addictions. Des travaux de réhabilitation concernent actuellement sept pavillons, dont deux devraient être livrés prochainement. Ces chantiers ont toutefois réduit temporairement la capacité d’accueil à 405 lits, alors même que l’établissement reçoit des patients provenant de près de 20 wilayas, y compris des personnes sous mandat judiciaire. À cela s’ajoute un suivi ambulatoire de plus de 29 000 patients. Enfin, la direction rappelle qu’un projet de construction d’un nouvel hôpital psychiatrique sur le même site, estimé à 60 milliards de centimes, avait été étudié par le passé sans jamais se concrétiser. Un projet resté en suspens, alors que la crise sanitaire et sociale liée à l’addiction ne cesse de s’aggraver. À Oran, comme dans de nombreuses régions du pays, la toxicomanie n’est plus un phénomène marginal : elle s’impose comme une bombe sociale à retardement, dont les secousses fragilisent déjà l’ensemble du tissu social.

Yacine Redjami

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