
La Chine dans la recomposition de l’échiquier mondial : de l’économie traditionnelle à l’économie intelligente
C’est ce socle, et non la seule accumulation de capital ou la seule ouverture des marchés, qui a rendu possible le passage successif d’une économie traditionnelle à une économie émergente, puis l’amorce de ce qu’il convient d’appeler une économie du futur. Autrement dit, la mue s’est opérée d’une économie agricole et rurale vers une économie industrielle puis vers une économie intelligente. En termes d’analyse, ce séquençage n’est pas fortuit. Il résulte toutefois d’une stratégie à temps long dans laquelle chaque étape a été pensée comme la condition de la suivante, et où la cohésion sociale n’a pas été traitée comme une variable d’ajustement mais plutôt comme un actif stratégique. C’est ce qui distingue la trajectoire chinoise des expériences de rattrapage observées ailleurs, et ce qui explique la capacité de Pékin à tenir un cap là où d’autres acteurs de puissance demeurent enfermés dans des cycles électoraux courts. C’est à partir de ce décryptage que se lit la projection extérieure de la Chine. En effet, ce que traduit l’ensemble des développements est la cohérence d’une trajectoire. La gouvernance sociale et collaborative qui a permis à la Chine de franchir en quatre décennies les étapes de l’économie agricole, de l’économie industrielle puis de l’économie intelligente, se projette désormais vers l’extérieur sous la forme d’une diplomatie que je dénomme le « Smart Power » qui préfère l’ancrage à la confrontation, la durée à l’effet d’annonce, et le mécanisme opérationnel à la déclaration d’intention. La Chine est dans la logique confucéenne d’adaptabilité.
Multipolarité et gouvernance mondiale
Au-delà du théâtre régional, c’est l’architecture de la gouvernance mondiale qui se trouve engagée. Dans un système international en reconfiguration, la Chine a tenté de saisir l’élan du post-Covid-19 pour affirmer sa vision d’un ordre alternatif. C’est une posture de puissance centrale sans les contraintes des alliances traditionnelles, qui lui confère une souplesse dont ses compétiteurs ne disposent pas. Un phénomène mérite une attention particulière : certaines institutions multilatérales ne seront bientôt plus en mesure de réunir autour de la même table les deux premières puissances économiques mondiales. Chaque désengagement voire retrait américain d’une institution alimente mécaniquement les soupçons sur la neutralité de celle-ci, et Pékin saisit le Momentum pour y positionner ses propres initiatives. Par voie de conséquence, la Chine se présente comme une puissance économique intégrée dans le système international, et cette intégration est à la fois sa force et sa contrainte : sa force, parce qu’elle bénéficie du système et de ses règles ; sa contrainte, parce qu’une rupture totale lui coûterait autant qu’aux États-Unis. Cette interdépendance constitue en réalité l’un des principaux facteurs de stabilité du système actuel. Dans le nouvel échiquier des relations internationales, la Chine s’appuie enfin sur les réseaux d’influence économique, notamment en Afrique et en Asie Centrale, pour construire une architecture transversale structurelle dépourvue de conditionnalités politiques explicites. C’est une opposition directe au modèle occidental, moins par la doctrine que par la méthode.

Instruments de puissance chinois
C’est pour soutenir cette compétition dans la durée que Pékin déploie des mécanismes économico-diplomatiques très précis. Cinq initiatives constituent les instruments de son « Smart Power », destinées à réformer la politique internationale autant qu’à remodeler l’ordre économique établi. Il s’agit de la Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures (AIIB), de la Belt and Road Initiative (BRI), de la Global Security Initiative (GSI), de la Global Development Initiative (GDI) et de la Global Civilization Initiative (GCI). Ces leviers servent à ancrer structurellement la Chine dans les économies notamment africaines. La création de la BAII en 2014 avait marqué le point de départ d’une démarche continue de proposition de nouveaux mécanismes de coopération bilatéraux et multilatéraux, portés successivement sous la bannière de la lutte contre la pandémie du Covid-19 puis sous celle de la solidarité Sud-Sud. L’objectif de fond n’a jamais varié : faire émerger des institutions alternatives aux structures issues de Bretton Woods sans jamais les contester frontalement. C’est là une constante de la méthode chinoise, qui consiste à doubler les institutions existantes plutôt qu’à les affronter.
Dans le domaine de l’intelligence artificielle, la Chine se situe pratiquement au même niveau que les États-Unis d’Amérique et a construit ses propres champions nationaux – Alibaba, Baidu, Tencent, Xiaomi BYD– dans une logique d’autonomie assumée. Il est important de souligner que le confinement de la population lors de la crise pandémique du Covid-19 a servi d’accélérateur à des progrès significatifs en matière de surveillance, de santé numérique et de régulation sociale, transformant une contrainte sanitaire en avance durable. Le Président Xi Jinping a clairement affirmé sa volonté de piloter la réforme de la gouvernance mondiale, et la diplomatie chinoise redouble d’activisme pour saisir les opportunités institutionnelles qu’ouvre l’affaiblissement du multilatéralisme occidental. Quant aux sanctions économiques et aux restrictions à l’exportation, au premier rang desquelles le mécanisme américain ITAR, elles produisent un effet contraire à celui recherché puisqu’elles contraignent la Chine à développer ses propres capacités. Pékin investit massivement pour réduire sa dépendance aux technologies américaines dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle, avec des résultats désormais tangibles.
Diplomatie sino-africaine du Président Xi Jinping
Ces instruments trouvent leur application sur le continent africain. La rencontre sino-africaine de Pékin d’avril 2026 a permis au Président Xi Jinping de structurer sa vision autour de trois axes : le soutien à la cessation des hostilités au Moyen-Orient, formulation qui constitue en réalité un code pour résister à l’architecture de sécurité américano-européenne ; l’instauration de droits de douane à zéro pour cinquante-trois pays africains ; et la consolidation du concept de « communauté d’avenir partagé Chine-Afrique ». Il s’agit d’une architecture loin d’être altruiste. Ce concept n’est pas un simple slogan de circonstance mais plutôt un cadre de légitimation de l’engagement chinois qui substitue la solidarité civilisationnelle à la conditionnalité politique. Pour les élites dirigeantes africaines, l’équation est parfaitement lisible : ce modèle offre des ressources sans les conditions politiques qui accompagnent traditionnellement l’aide occidentale. C’est ce qui explique davantage la réceptivité du continent africain à l’offre chinoise que plutôt toute affinité idéologique. En revanche, l’Inde, compétiteur direct de la Chine sur ce terrain, se trouve dans une position structurellement moins favorable. Partagée entre son appartenance au Quad et son intérêt à maintenir des relations denses avec le Sud Global, elle ne peut pas proposer d’alternative africaine aussi immédiatement tangible que Pékin. Cette asymétrie de capacité d’engagement constitue, présentement, l’un des avantages compétitifs les plus effectifs de la diplomatie de proximité chinoise sur le continent.
Au nord de l’Afrique du Nord, Pékin s’est érigé au fil des années en partenaire de choix sans pour autant y avoir supplanté l’Europe. Si l’Union Européenne demeure le premier partenaire commercial du continent africain, la Chine en est le premier fournisseur et s’investit massivement dans les infrastructures. Cette dualité constitue moins une contrainte pour les États de la rive Sud de la Méditerranée qu’un levier de négociation à actionner avec discernement et sans surenchère. La Chine, l’Inde et la Turquie vont incontestablement contribuer au renouvellement des pays riverains de la Méditerranée Sud, au-delà des relations exclusives Nord-Sud qui ont prévalu durant des décennies. Les nouvelles élites gouvernantes de la rive Sud se montrent en effet de plus en plus réticentes à des partenariats exclusifs avec le Nord, tendance que l’Europe ne reconnaît pas suffisamment et dont elle n’a pas encore tiré les conséquences dans sa politique de voisinage. En guerre d’influence autour des minéraux stratégiques et critiques, les BRICS, dont la Chine est le moteur, les États-Unis, le Japon, et l’Union Européenne se concurrencent le continent. L’Algérie se retrouve, par sa position géographique autant que par son potentiel minier, au centre de cette compétition. Certes, cette centralité constitue une fenêtre d’opportunité, mais elle n’est ni un acquis ni une garantie, et sa valeur dépendra de la capacité à transformer une position de rente extractive en position de partenariat industriel.
Plus au Sud, en Afrique subsaharienne, la méthode chinoise se déploie avec une cohérence encore plus marquée. La Chine propose ses initiatives, de la BAII aux Nouvelles Routes de la Soie, à tout le monde, y compris aux alliés des États-Unis, tandis que Pékin cultive le secret sur l’étendue réelle de ses partenariats et évite de signer des traités d’alliance formels. Le modèle est celui d’une puissance économique intégrée et non celui d’un challenger idéologique, et c’est cette absence de formalisation qui rend l’influence chinoise difficile à mesurer, et plus difficile encore à contrer. Le Président Xi Jinping positionne du reste la Chine comme représentante du Sud Global. Cette prouesse narrative lui permet de s’affilier symboliquement aux économies en développement tout en étant la deuxième économie mondiale, et de capturer au passage la légitimité morale du Sud Global.
L’annonce de droits de douane à zéro pour les cinquante-trois pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin, à compter du 1er mai 2026, constitue à cet égard un acte géoéconomique puissant qui place les États-Unis et l’Union Européenne en posture réactive. Le calendrier n’a rien de fortuit : l’annonce intervient dans la période post-Hormuz, au moment où les économies africaines cherchent à diversifier leurs partenariats et à sécuriser leurs approvisionnements. La mention d’un « couloir vert » destiné à faciliter l’accès des produits africains au marché chinois révèle en outre une attention au détail logistique et opérationnel qui distingue la diplomatie chinoise de la diplomatie déclaratoire occidentale. Pékin ne se contente pas de promettre, il propose un mécanisme concret susceptible d’être opérationnel immédiatement. À cela s’ajoute la stratégie à temps long. L’objectif affiché de redevenir « le pays central du système international d’ici 2049 » confère à la relation sino-africaine une profondeur que les partenariats occidentaux, essentiellement transactionnels, ne peuvent concurrencer sur le registre symbolique. Face à un Occident présenté comme versatile dans ses alliances et sélectif dans sa solidarité, la Chine fait valoir sa constance historique, et le narratif de la non-ingérence constitue un avantage comparatif réel. Deux motivations opérationnelles sous-tendent enfin ce redéploiement, à savoir sécuriser des approvisionnements énergétiques alternatifs à Hormuz par la route orientale africaine et ancrer la présence logistique chinoise dans l’Océan Indien. Il est utile de rappeler que durant la pandémie du Covid-19, Pékin avait glorifié l’efficacité de la gestion chinoise de la crise et avait insisté sur les faiblesses des pays occidentaux mobilisant sa diplomatie scientifique pour promouvoir ses services, ses produits et ses programmes de formation. Le modèle des Nouvelles Routes de la Soie terrestre, maritime et aérienne avait alors été repris et appliqué à la santé, avec l’efficacité que l’on connait.
Compétition sino-américaine
Une confusion de concept brouille nombre de lectures. La Chine ne s’inscrit pas dans une logique de rivalité, au sens de la Guerre froide, mais plutôt dans une logique de compétition effrénée, temporelle et spatiale. La rivalité suppose un adversaire à abattre et un projet de substitution ; la compétition, telle que Pékin la conçoit, suppose un espace à occuper plus vite et plus largement que les autres, sans rechercher la rupture. Ce duopole sino-américain, engagé sur les terrains, commercial, technologique et politique, marquera la prochaine décennie, et ce quelle que soit la configuration politique qui prévaudra à Washington DC. Le positionnement à l’égard de la Chine demeure l’un des rares sujets sur lesquels un consensus trans-partisan s’est constitué au sein de l’establishment américain. Ce que nous observons depuis quelques années relève d’un changement radical de politique par rapport aux décennies précédentes. Les États-Unis d’Amérique, qui avaient accompagné durant plusieurs décennies l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale en pariant sur la convergence des systèmes, essayent désormais d’enrayer son ascension. Cela a un impact sur tous les autres acteurs de puissance, qui doivent choisir leur camp ou trouver une posture d’équilibre, et la grande majorité des pays du Sud Global a opté pour la seconde voie.

Le déploiement chinois sur le terrain de ce que nous avons dénommé le « Smart Power » a par ailleurs largement bénéficié du repli américain. La stratégie des 3D – Désengagement, Déconstruction, Deal – que nous avions identifiée dès l’intronisation du Président Trump avec sa constellation MAGA, a ouvert un vide diplomatique et institutionnel que Pékin s’emploie à combler avec méthode. Sur le terrain commercial, l’intensification de la guerre tarifaire produit des effets qui dépassent le contentieux bilatéral : 94 % des grandes entreprises européennes planifient une réduction de leur dépendance aux importations chinoises de l’ordre de 35 %. Ce chiffre ne traduit pas un alignement mécanique de l’Europe sur Washington, mais bien une recomposition structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales dont les effets de report bénéficieront à certains espaces géographiques intermédiaires, l’Afrique du Nord en point de mire.
Technologie et Intelligence Artificielle
Dans cette compétition pour la définition des règles, le terrain technologique occupe une place clé. Les dépenses militaires mondiales consacrées à l’Intelligence Artificielle (AI) et aux Systèmes d’Armes Autonomes (AWS) ont dépassé les 20 milliards d’USD, et la Chine et les États-Unis dominent ce secteur. La géopolitique de l’investissement technologique est ainsi devenue l’un des principaux théâtres de la compétition stratégique, souvent sous-estimée au profit des analyses géoéconomiques classiques alors qu’elle en constitue de plus en plus le facteur déterminant. Les alliances et les rivalités façonnent désormais les environnements technologiques : accords commerciaux, collaborations scientifiques et échanges de compétences créent des réseaux qui accélèrent le progrès technologique et en orientent la répartition. De ce point de vue, la stratégie des 3M – Market, Money, Mobility – influence directement la distribution mondiale de la puissance scientifique, et les États qui négligent l’un de ces trois leviers se condamnent à subir les choix des autres.
Minéraux stratégiques et critiques
Cette course technologique fait face cependant à une contrainte matérielle, celle des intrants minéraux. Deng Xiaoping, l’ancien président de la commission militaire centrale, l’avait formulé en son temps avec une lucidité que l’on mesure aujourd’hui : « Le Moyen-Orient a du pétrole ; la Chine a des métaux de terres rares. » Selon les géologues, la Chine produit environ 60 % des terres rares mondiales, en transforme et en raffine près de 80 %, et se trouve au cœur du marché des batteries, des aimants permanents et des composants électroniques avancés. Cette position n’est pas le fruit du hasard géologique mais celui d’une politique industrielle poursuivie sur plusieurs décennies pendant que les économies occidentales externalisaient les segments les plus polluants de leurs chaînes de valeur. Incontestablement, Pékin accroîtra sa présence en Afrique pour garantir ses approvisionnements futurs en terres rares complémentaires et mettre en œuvre ses ambitions de conversion énergétique et technologique. Depuis 2018, les investissements chinois dans le secteur minier africain ont doublé, ce qui traduit une tendance structurelle et non un mouvement conjoncturel. Les États-Unis d’Amérique sont déterminés à minimiser leur vulnérabilité sur les minerais critiques, politique soutenue de manière constante par les deux dernières administrations. Dès 2019, le Département Américain de la Défense avait engagé des négociations avec le Malawi et le Burundi afin de diversifier les chaînes d’approvisionnement hors de Chine. Certes, l’émergence de sources alternatives demeure découragée par les conditions de marché, mais la politisation croissante des terres rares renforce rapidement leur importance stratégique bien au-delà de leur valeur marchande.
Énergie et routes maritimes
À la question des intrants s’ajoute celle de leur acheminement. Le conflit d’Ormuz a mis en évidence une vulnérabilité structurelle que Pékin cherchait à minimiser, sa dépendance à ce seul corridor pour plus de 60% de ses importations pétrolières, et l’Afrique orientale s’impose dès lors comme route de contournement naturelle de la géostratégie chinoise. La Chine et l’Inde, respectivement premiers et troisièmes importateurs mondiaux de pétrole, redessinent en temps réel, par leur course aux routes d’approvisionnement alternatives, la géopolitique de la côte orientale africaine. Les perturbations du trafic maritime en Mer Rouge, avec le rerouting autour du Cap de Bonne-Espérance, ont triplé les coûts sur les corridors clés et ont démontré que l’Afrique absorbe en premier les chocs de l’instabilité des routes dont la Chine et l’Inde dépendent. La possible création par Pékin de nouvelles infrastructures navales en Afrique s’inscrit dans cette même logique de protection des routes maritimes. La carte stratégique africaine intègre désormais une dimension navale qui s’ajoute aux dimensions économique et diplomatique traditionnelles, évolution à suivre avec attention car elle marquerait le passage d’une présence économique à une présence stratégique assumée.

Pour conclure, nous pouvons dire que cette dynamique consacre l’avènement d’une multipolarité pragmatique dans laquelle le multi-alignement devient la règle d’or pour les nations émergentes. Les États africains, et singulièrement ceux de la rive Sud de la Méditerranée, agissent désormais comme des « diplomatic swing states », surfant entre les aires d’intérêt commun et les pôles d’influence sans se laisser enfermer dans des logiques binaires. En perspective, les acteurs qui sauront lire ces signaux avec précision disposeront d’un avantage comparatif et compétitif effectif pour leur arrimage à la nouvelle cartographie géopolitique en construction.
Par le Dr Abderrahmane Arslan Chikhaoui *
(*) Dr. Arslan Chikhaoui, Expert en Relations Internationales et en Géopolitique, Membre du Comité d’Experts Track-2 Diplomacy du Système des Nations Unies (UNSCR-1540) et Membre du Conseil d’Experts du World Economic Forum.



