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Entretien exclusif avec l’acteur franco-algérien, Samy Naceri, accordé à Ouest Tribune : « J’ai toujours eu des liens forts avec l’Algérie, j’aspire à contribuer à son renouveau »

Inusable, toujours fougueux, l’âme affectueusement lovée dans un personnage attachant, la légende de la saga cinématographique « Taxi » de Gérard Krawczyk et prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes dans le film « Indigènes » (2006) de Rachid Bouchareb, l’acteur et homme de théâtre franco-algérien Samy Naceri s’est livré sans détour à nos lecteurs dans cet entretien marqué par un récit fascinant et riche d’expériences. Suivons-le :

Ouest Tribune : Merci de prendre le temps de discuter avec nous aujourd’hui. Vous avez mentionné dans le passé que les jeunes Franco-Maghrébins en France n’avaient pas vraiment leur place dans le cinéma. Qu’est-ce qui a changé au fil des ans, selon vous ?

Samy Naceri : Tout d’abord et avant de répondre à votre question, je voudrais présenter mes sincères condoléances aux familles des victimes des incendies qui ont touché l’Algérie et prier pour que Dieu accueille leurs proches décédés dans Son Vaste Paradis. Effectivement, à mes débuts, nous avions l’impression que les portes du cinéma en France étaient fermées pour nous. Des figures comme Smaïn étaient là, mais, en tant que jeunes acteurs de cinéma de fiction, nous ne croyions pas vraiment en nos chances. Cependant, grâce à Dieu, les choses ont évolué. Des réalisateurs et des acteurs d’origine maghrébine ont ouvert la voie avec des films significatifs. Je pense que j’ai aussi joué un rôle, même modeste, en contribuant à donner un essor à cette nouvelle génération. Il est important de reconnaître que le changement est souvent le résultat d’efforts collectifs.

Ouest Tribune : Vous avez une riche expérience dans le théâtre. Pouvez-vous nous parler de votre parcours théâtral et de certaines expériences marquantes ?

Samy Naceri : Absolument. J’ai eu la chance de jouer dans deux pièces de théâtre, dont l’une était adaptée d’un livre d’un auteur algérien, Mounsi, intitulé « Les Terres de Minuit ». C’était une belle aventure, surtout de jouer sous la pluie pendant 1 h 20, ce qui est une belle expérience pour un jeune acteur de théâtre. Claude Lelouch et Luc Besson sont venus me voir. J’avais déjà travaillé avec Luc sur « Taxi 1 ».

Une autre expérience marquante a été de jouer dans une adaptation d’une pièce qui avait été jouée à Broadway, mise en scène par Israel Horovitz, « L’Indien cherche le Bronx ». Elle avait notamment été interprétée par Al Pacino et John Cazale. Cette pièce a permis à Al Pacino de partir à Los Angeles et de voir de nombreuses portes s’ouvrir à lui. Quand cette pièce est arrivée entre mes mains en France, cela a représenté un immense défi. La barre était placée très, très haut, surtout que j’ai dû reprendre le rôle d’Al Pacino. La pression était énorme, mais cela a aussi été un vrai succès.

Malheureusement, nous avons commencé à jouer cette pièce juste avant les attentats du Bataclan. Le public s’est alors éloigné des théâtres et des cinémas, ce qui a été un coup dur pour tous les artistes. J’ai repris les droits de la pièce parce que je voulais la remonter et que nous l’avions complètement ingurgitée, elle était dans nos têtes. Malheureusement, cela ne s’est pas passé comme je le voulais et j’ai laissé tomber.

Ouest Tribune : Quels sont vos projets pour l’avenir ? Avez-vous des pièces ou des films en préparation ? Le film « Atoman », où vous aviez interprété un rôle de super-héros, ne semble pas vous avoir satisfait…

Samy Naceri : Oui, actuellement, je travaille sur plusieurs projets. J’ai une pièce de théâtre pour la rentrée avec ma compagne Sofia et Bernard Farcy, qui interprète le commissaire dans tous les « Taxi ». C’est une belle affiche, et nous sommes en train de choisir un metteur en scène pour cette comédie dramatique qui traite d’une trahison d’amitié.

Parallèlement, j’ai monté ma propre société de production, « GN Productions », il y a trois ans et demi, et nous sommes en train de préparer un documentaire sur ma vie. Ce projet me tient particulièrement à cœur, car je souhaite partager mes hauts et mes bas avec le public.

Le projet « Atoman » n’a pas été à la hauteur du scénario initial, notamment au niveau de la réalisation et des effets spéciaux. Moi, je suis exigeant et soucieux de la qualité du travail. La méticulosité est essentielle dans une industrie où les détails peuvent faire toute la différence.

Nous venons également de produire le premier film de mon fils Julian. Le film s’intitule « Jack’Potes ». Il en est le scénariste, le réalisateur et l’acteur, et il produit avec nous ce premier film, véritable témoignage de la dynamique créative de ma famille. C’est inspirant de voir une nouvelle génération s’impliquer dans le cinéma et porter l’héritage familial à un autre niveau.

La fondation de « Phoenix Studio », notre nouvelle société créée avec mon épouse et mon associé, témoigne également de notre engagement à soutenir des projets et à encourager les talents émergents.

En ce qui concerne « L’Épée de Damoclès », le premier film de mon frère Bibi, que nous avons également produit avec « GN Productions », l’intrigue autour de la trahison et de l’amitié en France offre un terrain fertile pour explorer des thèmes profonds et complexes. Le fait de jouer l’un des rôles principaux aux côtés de mon frère Bibi, qui a déjà une expérience notable dans l’écriture de scénarios pour des films comme « Banlieue 13 » et « Go Fast » pour Luc Besson, ajoute une couche d’authenticité et d’émotion au projet. La présence d’acteurs tels que Nadia Farès et Samuel Le Bihan témoigne également de la qualité du casting et de l’importance accordée à la performance.

Ouest Tribune : Les drames sociaux semblent être au centre de vos réflexions. Quel regard y portez-vous ?

Samy Naceri : Dans un monde où les drames sociaux se multiplient et où les voix des victimes peinent encore à se faire entendre, nous avons décidé de prendre les devants. En France, la réalité de la violence, du harcèlement et de l’exploitation des migrants est omniprésente. Nous ne pouvions rester silencieux face à ces fléaux qui gangrènent notre société.

C’est ainsi qu’est née notre trilogie de courts-métrages, une œuvre engagée qui vise à éveiller les consciences. Le premier film, intitulé « Mila », raconte l’histoire poignante d’une jeune femme, interprétée par Sofia, ma compagne, qui fait face à des violences dans le milieu nocturne. Les scènes dépeignent la réalité brutale à laquelle de nombreuses filles sont confrontées, souvent réduites à des objets de désir. Sofia et sa coéquipière ont voulu que le public ressente l’urgence de cette problématique. Nous avons engagé un dialogue avec le ministère de la Culture et les écoles, car il est impératif de traiter ces sujets en profondeur, d’en parler et de les dénoncer.

Ensuite, il y a le court-métrage sur le harcèlement scolaire « Warning », dans lequel je joue le rôle d’un père désespéré. Ma fille, victime de moqueries en raison de ses tics, finit par se jeter par la fenêtre. C’est un cri du cœur, un appel à la compassion et à l’empathie. Ce film a été réalisé avec la participation d’une association locale de Bondy, en Seine-Saint-Denis, qui aide les jeunes à se libérer de cette souffrance. Nous avons vu des élèves pleurer en regardant le film, réalisant ainsi l’impact de leurs actions.

Enfin, notre dernier projet aborde l’exploitation des travailleurs immigrés : Tunisiens, Algériens, Pakistanais, etc. J’incarne un employeur sans scrupules qui profite de la vulnérabilité de ceux qui viennent chercher une vie meilleure. Ce film est un miroir de la réalité et montre les sacrifices de ces hommes et de ces femmes, souvent invisibles aux yeux de la société.

Nous avons terminé les deux premiers courts-métrages et le dernier est en phase de montage. Les retours que nous avons reçus jusqu’à présent sont encourageants. Des discussions ont été initiées dans les écoles et des débats ont eu lieu.

Ouest Tribune : Vous parlez de votre documentaire. Pensez-vous que votre vie personnelle et votre vie artistique se chevauchent parfois ? Quels aspects de votre vie souhaitez-vous mettre en lumière et quel message espérez-vous transmettre à vos proches et aux jeunes générations ?

Samy Naceri : Je veux montrer qui je suis vraiment, au-delà de l’image publique que l’on peut avoir de moi. Souvent, les médias ne reflètent pas la réalité et il y a beaucoup de fausses perceptions. Dans ce documentaire, je vais parler de mes expériences, de mes erreurs, mais aussi de mes réussites.

Oui, c’est un sujet complexe. Souvent, les gens confondent mes rôles à l’écran avec ma personnalité en dehors des caméras. Je suis un acteur, je joue des rôles, mais cela ne signifie pas que je suis comme ces personnages dans la vie réelle. Je pense qu’il est important de faire la différence et d’expliquer aux gens que je ne suis pas responsable des scénarios que j’interprète.

Je voudrais remettre un peu les barres sur les « T » et les points sur les « I », si je peux m’exprimer ainsi, et éclaircir certaines choses qui restent encore sombres et que les gens, le public, ignorent.

J’espère que les jeunes pourront apprendre de mon parcours et comprendre que, derrière chaque image publique, il y a une vraie personne avec ses luttes et ses aspirations. Je veux leur dire d’éviter les excès, surtout en ce qui concerne l’alcool et d’autres dépendances. J’ai vécu des moments difficiles à cause de cela et j’aimerais que la jeunesse ne fasse pas les mêmes erreurs. La vie est précieuse et il est essentiel de prendre soin d’elle et de soi.

Ouest Tribune : Quelle relation entretenez-vous avec les jeunes artistes maghrébins qui, comme vous, cherchent à s’imposer dans le milieu ?

Samy Naceri : Je garde de bons rapports avec eux. Cependant, dans ce milieu, j’ai appris à mes dépens que chacun doit se battre pour sa place. Maintenant que je suis producteur, je peux choisir avec qui travailler et je suis heureux d’aider les jeunes talents à émerger.

J’ai été nommé dans la catégorie du meilleur espoir masculin aux César pour « Taxi 1 ». J’ai reçu le prix d’interprétation au Festival de Locarno pour mon rôle de Nordine dans « Raï » de Thomas Gilou, ainsi qu’une mention spéciale au Festival de Paris pour le même film, et une Palme d’or collective au Festival de Cannes pour « Indigènes » de Rachid Bouchareb.

Avec le recul, je me dis que j’ai bien fait de continuer malgré les hauts et les bas, et surtout de ne pas avoir écouté ceux qui me disaient que ce métier n’était pas fait pour moi.

Ouest Tribune : Dans votre trajectoire, il y a parfois des événements qui interpellent à la fois la société et la morale. Quel est le fond de votre pensée ? Votre passage chez Thierry Ardisson a laissé des traces…

Samy Naceri : Je me souviens de ce moment suspendu dans le temps où je me suis retrouvé face à Thierry Ardisson, dans une atmosphère électrique. Dans ma fougue, j’ai laissé échapper des paroles qui, je le sais maintenant, ont dépassé le cadre de ma pensée. J’ai voulu exprimer une frustration, une colère, un sentiment d’injustice. Mais, dans le feu de l’action, j’ai oublié que les mots sont des armes puissantes, capables de blesser et d’élever en même temps.

Je n’avais pas mesuré l’impact de ce que je disais, surtout de la manière dont je le disais, et les conséquences de mes paroles ont été comme un écho, un retour de bâton que je n’avais pas anticipé. En repensant à cette émission, je réalise combien la liberté d’expression peut être un terrain glissant.

Ce jour-là, j’ai voulu défendre notre Prophète (QSSL) comme je l’aurais fait pour un juif, un catholique ou quelqu’un d’une autre croyance. Mais j’aurais dû être plus prudent et mieux choisir mes mots, sans sacrifier la sincérité de mon message.

Aujourd’hui, avec un peu plus de maturité, j’ai appris à m’entourer et à me protéger. J’ai deux attachés de presse qui m’accompagnent, me conseillent et m’aident à anticiper les questions. J’ai compris qu’il est crucial de préparer le terrain avant de m’engager dans une conversation potentiellement explosive et d’éviter les pièges, comme ceux que Thierry Ardisson a essayé de me tendre à plusieurs reprises, jusqu’à y parvenir au bout de la troisième fois.

Je me souviens de cet instant où tout a basculé, où ma descente aux enfers a commencé. Ce moment m’a appris que la parole est un don, mais aussi une responsabilité. Chaque mot compte, chaque phrase peut façonner des perceptions et des opinions.

Je regrette la manière dont j’ai exprimé mes pensées, mais je sais que cette expérience m’a forgé. Elle m’a appris à écouter autant qu’à parler et à peser mes mots avec soin. Pour en finir avec cette histoire, je crois sincèrement que j’avais raison sur le fond, mais pas sur la forme.

Ainsi, je poursuis ma route, conscient des erreurs du passé, mais résolu à utiliser ma voix pour promouvoir le dialogue, la compréhension et le respect. Parce qu’au fond, ce que je souhaite, c’est bâtir des ponts et non des murs.

Ouest Tribune : Y a-t-il un rôle que vous tenez absolument à interpréter et pourquoi ?

Samy Naceri : J’ai toujours voulu interpréter un policier, à l’écran ou à la télévision. Il y a quelque temps, j’ai rencontré une écrivaine et ce rêve, inch’Allah, va certainement se réaliser.

Au sujet de mon documentaire, je veux remettre les pendules à l’heure, car beaucoup de choses qui ont été dites sont fausses. Il n’y a que Dieu qui sait toute la vérité, et je voudrais éclaircir tout cela, preuves à l’appui. Je ne veux pas me justifier. Je veux simplement laisser une image fidèle de moi à mes petits-enfants et à ma femme, surtout s’ils souhaitent un jour adapter ce documentaire en livre ou en biopic.

Ouest Tribune : Avez-vous des projets en Algérie ?

Samy Naceri : Dans le paysage vibrant de l’Algérie, un projet cinématographique ambitieux prend forme. Rachid Bouchareb, le réalisateur acclamé pour son travail sur « Indigènes », se lance dans un nouveau défi : un film audacieux sur les essais nucléaires au Sahara. Un sujet délicat, chargé de mémoire et d’histoire, qui résonne profondément non seulement avec lui, mais aussi avec ceux qui, comme moi, ont des racines ancrées dans cette terre.

Je me souviens de mes collaborations passées avec Rachid, des moments de créativité intense et des échanges passionnés. Le film « Indigènes » n’était pas seulement un projet, c’était un cri de ralliement, un hommage à ceux qui ont souffert et ont été oubliés. Chaque scène, chaque dialogue portait le poids de notre histoire collective.

Malheureusement, j’ai dû m’absenter pour des raisons de santé lors de son projet suivant, qui abordait la vie dans les bidonvilles de Nanterre. C’est un regret que je porte toujours en moi.

Aujourd’hui, avec la perspective de ce nouveau film, j’aimerais faire partie de cette nouvelle aventure. Après tout, ce film ne parle pas seulement de l’histoire des essais nucléaires ; il évoque aussi notre mémoire, celle de mon père, de mes cousins, de notre héritage. Chaque image, chaque mot doit résonner avec la vérité des vies touchées par ces événements tragiques.

L’Algérie est en pleine mutation, un terreau fertile pour de nouvelles histoires à raconter. Les opportunités se multiplient et j’aspire à contribuer à ce renouveau. Je rêve d’un cinéma qui non seulement divertit, mais aussi éveille les consciences, qui interroge notre passé et éclaire notre avenir.

J’espère que ce projet verra le jour ici, en Algérie. Pour la mémoire de mon père, que j’ai perdu et enterré il y a quelques mois dans sa ville natale, Tiaret. Pour notre mémoire. Et pour l’Algérie.

Karim Bennacef


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