A la une

Mdina Djedida : le marché qui ne dort jamais

À Oran ville, il existe des lieux que l’on visite comme on visite un monument, et d’autres que l’on comprend seulement en les traversant. Mdina Djedida appartient aux deux catégories. Créé en 1845, le quartier est aujourd’hui l’une des grandes signatures commerciales et identitaires d’Oran. Son activité s’est construite autour d’une longue tradition marchande, puis s’est transformée avec l’essor du commerce d’importation et du commerce transnational à partir des dernières décennies du XXe siècle.

Dès l’approche, le visiteur comprend qu’ici la marchandise n’est jamais immobile. Elle déborde des vitrines, occupe les devantures, s’empile sur les trottoirs et déborde parfois sur les façades. Les ruelles ont leur logique : certaines se spécialisent dans le vêtement, d’autres dans la chaussure, les bijoux, les articles ménagers ou les produits alimentaires. La place Tahtaha joue un rôle de repère au cœur de cet ensemble foisonnant. Les études consacrées au quartier ont recensé plus de 2500 locaux commerciaux, auxquels s’ajoutent les échoppes du marché couvert et les vendeurs à l’étalage.

Le marché de toutes les saveurs

La première découverte est alimentaire. Dans et autour du marché couvert Sidi Okba, les couleurs des fruits et légumes donnent au quartier une autre respiration : tomates, pommes de terre, oignons, courgettes, poivrons, agrumes, pommes, bananes et produits de saison composent une mosaïque où la fraîcheur se juge à l’œil. Les étals sont aussi un observatoire des habitudes alimentaires de l’Ouest algérien : on y vient pour acheter la quantité nécessaire au repas du jour, mais aussi pour approvisionner une famille nombreuse, un petit commerce ou un restaurant. À cette abondance végétale s’ajoutent les métiers de consommation. Bouchers, poissonniers et commerçants de produits alimentaires participent à une économie où la rapidité de rotation est essentielle. La viande est choisie, découpée et préparée selon les habitudes de la clientèle ; le poisson, lorsqu’il est proposé, impose une attention particulière à la fraîcheur et à la conservation. Dans les rues proches du marché couvert, les produits alimentaires côtoient les ustensiles et objets nécessaires à leur préparation : bassines, récipients, articles en plastique, vaisselle et petits équipements domestiques.

Habits et chaussures : la mode à portée de budget

Ici, les tissus, les couleurs et les enseignes prennent le dessus. Robes, pantalons, chemises, vestes, vêtements pour enfants, lingerie, tenues de sport, chaussures et accessoires occupent une place considérable. Le vêtement devient ainsi un produit économique, mais aussi un marqueur social : choisir une tenue à Mdina Djedida, c’est arbitrer entre prix, apparence, qualité et imitation des tendances. Le quartier présente depuis longtemps une organisation commerciale par familles de produits. Les recherches sur Mdina Djedida décrivent notamment un espace féminin consacré aux vêtements, chaussures, cosmétiques et accessoires, ainsi qu’aux articles pour la maison, tandis qu’une partie plus masculine s’est spécialisée dans les vêtements et chaussures de sport pour hommes. Cette organisation révèle une caractéristique essentielle du marché : le commerçant ne vend pas seulement un objet, il s’insère dans un univers de clientèle, de goûts et de pratiques d’achat.

Bijoux, artisanat et objets : l’autre visage du souk

On y rencontre l’héritage artisanal qui a contribué à la réputation du quartier : bijouterie, dinanderie, maroquinerie et couture ont longtemps participé à son identité. Les rues spécialisées dans les bijoux offrent un contraste saisissant avec l’agitation des vendeurs de vêtements. Or et argent, bijoux traditionnels, pièces fantaisie, accessoires et petits objets précieux s’adressent à des clientèles différentes, mais partagent un même principe : la valeur du produit ne dépend pas uniquement de sa matière, elle dépend aussi du travail, du dessin, de la mode et de la confiance accordée au vendeur. À côté de ces articles, le marché propose une étonnante gamme d’objets pour la maison. Textile d’ameublement, linge de maison, vaisselle, ustensiles de cuisine, objets en plastique, petits appareils et accessoires domestiques forment une économie parallèle à celle de l’habillement. Certaines zones accueillent également la fripe et les articles de seconde main : vaisselle, montres, petit électroménager ou objets divers peuvent y trouver une deuxième vie.

Une machine économique pour tout l’Ouest algérien

Mdina Djedida fonctionne comme une place de distribution où se rencontrent détaillants, grossistes, intermédiaires, transporteurs, importateurs et consommateurs. Les travaux universitaires consacrés au quartier soulignent le rôle de réseaux d’approvisionnement liés notamment à El Eulma et Aïn Fakroun, tandis que certains produits passent par d’autres filières nationales ou transfrontalières. Le quartier est ainsi devenu une centralité commerciale dont l’influence dépasse largement les limites d’Oran et contribue à l’approvisionnement de l’Ouest algérien. Cette économie est aussi une économie de prix. L’intérêt du marché réside dans la comparaison permanente : plusieurs vendeurs proposent des articles proches, le client négocie, observe, revient en arrière, demande conseil et finit par arbitrer. Cette concurrence de proximité crée une pression sur les marges, mais elle entretient aussi l’attractivité du quartier. Les recherches ont souligné sa réputation de marché accessible pour l’alimentaire, les vêtements et les jouets, avec une clientèle réunissant notamment classes populaires et petites classes moyennes. Dans un contexte où le pouvoir d’achat reste une donnée centrale de la consommation, le marché joue donc un rôle social autant que commercial. On y observe aussi le travail discret de ceux qui chargent, transportent, rangent, nettoient et renseignent. Cette activité quotidienne fait vivre un écosystème de services et de petits métiers, rarement visibles dans les vitrines mais indispensables plus.

Une ville dans la ville: entre mémoire et modernité

Surtout, Mdina Djedida n’est pas seulement un endroit où l’on achète. C’est un espace où se croisent des générations, des métiers, des habitudes et des trajectoires. On y vient faire les courses, chercher une robe, remplacer une paire de chaussures, acheter un cadeau, équiper une cuisine, trouver une pièce rare ou simplement observer la vie d’Oran. Les cafés, les ruelles, les devantures et les flux de clients composent une scène urbaine permanente. Des études ont également montré que la transformation commerciale du quartier a modifié son paysage : rénovation des façades, multiplication des grands magasins et centres commerciaux, évolution des hôtels et recul de certaines fonctions résidentielles. Pour le visiteur, Mdina Djedida est un guide vivant de la consommation algérienne. Les fruits et légumes racontent le quotidien alimentaire ; la viande et le poisson renvoient aux repas et aux fêtes ; les vêtements et chaussures traduisent les contraintes du budget et le désir de mode ; les bijoux parlent de distinction, de tradition et de cadeau ; la fripe et l’occasion témoignent de l’économie de réemploi ; les articles domestiques racontent l’équipement progressif des foyers. Tout cela se déroule dans un quartier né au XIXe siècle, transformé par les mutations commerciales du XXe siècle et toujours actif au XXIe siècle. C’est cette capacité à réunir l’ordinaire et le spectaculaire qui fait la force touristique de Mdina Djedida. Il ne faut pas y chercher un décor figé : son patrimoine est en mouvement. Son monument le plus parlant n’est peut-être ni une façade ni une place, mais le marché lui-même, avec ses voix, ses odeurs, ses couleurs, ses négociations et ses milliers de transactions. À Mdina Djedida, Oran ne se contente pas de vendre des marchandises : elle expose une partie de sa manière de vivre, de travailler et de consommer.

Reportage réalisé par Yacine Redjami

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page