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Face au feu, l’humain : quand l’entraide devient force

Les incendies qui ont ravagé plusieurs wilayas de l’Est ont vite fait naître cet élan de mobilisation algérien et à l’Algérien n’ayant aucunement d’égal ailleurs hormis en Algérie. Oran est cette wilaya qui s’active pour répondre à la détresse de ceux qui ont tout perdu d’un seul coup.

Dans les quartiers, les associations, les mosquées, les structures de secours et les établissements de santé, la solidarité s’est mise en mouvement. Elle se reconnaît dans les cartons empilés, les couvertures soigneusement pliées, les bouteilles d’eau, les vêtements et les médicaments préparés pour partir. Sur le Front de mer, au siège du Croissant-Rouge algérien (CRA), les dons arrivent sans interruption. Ils sont réceptionnés, triés, regroupés puis dirigés vers les zones où les besoins sont les plus urgents. Derrière chaque carton se trouve un geste. Derrière chaque convoi, une volonté : ne pas laisser les sinistrés seuls face au lendemain.

Trois convois du CRA ont déjà pris la direction de Jijel, Béjaïa et Skikda. Leur financement repose sur les contributions de citoyens, de bienfaiteurs, d’associations et d’initiatives locales. À l’échelle de la wilaya d’Oran, 18 semi-remorques ont été mobilisés. Leur chargement comprend des denrées alimentaires, de l’eau, des vêtements, des couvertures et divers produits indispensables. Deux camions frigorifiques ont également rejoint le dispositif. Les produits pharmaceutiques et les fournitures sanitaires suivent un circuit spécifique, avec l’appui d’équipes médicales et paramédicales. Dans les communes ne disposant pas de locaux du CRA, des points de collecte ont été ouverts afin de rapprocher l’aide des habitants. Ainsi, les dons provenant de différents quartiers convergent vers une même chaîne. La générosité individuelle devient une opération collective, organisée autour d’une priorité : faire parvenir rapidement les ressources là où elles sont réellement nécessaires.

Mais une catastrophe ne se mesure pas uniquement au nombre de camions mobilisés. Sur le terrain, douze personnes, parmi lesquelles des secouristes, des psychologues et des intervenants spécialisés, participent aux opérations. Une seconde équipe doit assurer la relève. Car l’urgence impose aussi une présence humaine : écouter, rassurer, orienter et accompagner font partie intégrante du secours. À l’hôpital des brûlés d’Oran, où sont pris en charge des blessés évacués de Jijel, une délégation du CRA a évalué les besoins avec la direction de l’établissement. L’objectif est de constituer une réserve de médicaments et de fournitures afin de prévenir toute rupture. Médecins et pharmaciens participent au tri des produits disponibles. Cette évaluation permanente permet d’éviter l’accumulation de marchandises inutiles et d’adapter les ressources aux besoins exprimés depuis les zones sinistrées. Dans une situation d’urgence, aider ne signifie donc pas seulement donner. Il faut savoir quoi envoyer, quand l’envoyer et où l’acheminer.

Le lien dur de la fraternité: le sang

À côté des convois, une autre mobilisation prend forme dans les établissements de santé. Le Centre de transfusion sanguine de l’Établissement hospitalier universitaire du 1er Novembre 1954 a lancé une collecte destinée à renforcer les réserves face aux besoins liés aux incendies de Jijel. Supervisée par le professeur Mohamed Chikh, l’opération, organisée de 9 heures à 18 heures, repose sur un geste simple : donner son sang. Ici, aucune cargaison ne peut remplacer le citoyen qui tend son bras. Le sang demeure une ressource irremplaçable, dont la disponibilité dépend directement de la mobilisation des donneurs. Celui qui donne ne connaît souvent ni le visage ni le nom de la personne qui bénéficiera de son geste. Pourtant, son don peut devenir une chance de survie pour un blessé. La solidarité change alors d’échelle. Elle ne se compte plus en tonnes de marchandises ou en kilomètres parcourus, mais en poches de sang et en vies potentiellement sauvées.

Les Scouts musulmans algériens participent eux aussi à cette mobilisation. À Oran, leur réseau de collecte a été élargi, passant de huit à dix points afin de faciliter les dépôts. Plusieurs groupes implantés notamment à Khemisti, Bir El Djir, Arzew, Aïn El Bia, Boutlelis, Hassi Bounif et Oued Tlélat prennent part à l’opération. Une première caravane devait quitter Oran au plus tard mercredi. Deux grands camions étaient destinés aux médicaments et aux fournitures médicales, tandis que trois autres devaient transporter couvertures, literie, denrées alimentaires et produits de première nécessité. Avant le départ, chaque don est trié et classé. Ce travail discret est essentiel. Dans l’urgence, une collecte mal organisée peut ralentir l’aide. Ici, bénévoles, transporteurs, commerçants, producteurs et associations conjuguent leurs efforts pour transformer les dons en cargaisons prêtes à partir. La ville met ainsi une partie de ses capacités logistiques au service des sinistrés.

Les quartiers deviennent des relais

La mobilisation gagne également les mosquées et les structures de bienfaisance. Le Conseil des voies de la bienfaisance, relevant de la Direction des affaires religieuses et des Wakfs, participe à la collecte de produits destinés aux familles touchées. À El Hayat, dans la commune de Bir El Djir, une opération menée avec l’imam de la mosquée Ahmed Ben Hanbal réunit habitants et bienfaiteurs. À El Kerma, la mosquée Mouadh Ibn Djabal accueille également une initiative similaire. Ces lieux se transforment temporairement en relais humanitaires. Les habitants y déposent ce qu’ils peuvent offrir, tandis que les bénévoles regroupent les contributions avant leur acheminement. Un convoi vers Jijel a déjà été constitué grâce à ces dons de proximité. Dans ces quartiers, la solidarité prend un visage simple : celui d’un voisin qui apporte une couverture, d’un commerçant qui offre des produits ou d’une famille qui partage une partie de ses réserves.

À Aïn El Turk, l’association Farhat El Yatim, en coordination avec la commune, a également mobilisé citoyens, commerçants et acteurs locaux. Plus de 13 tonnes de denrées alimentaires, de vêtements et de produits de première nécessité ont ainsi été réunies. Des tuyaux d’eau ont également été offerts à la Protection civile pour soutenir les opérations de secours. Un espace spécialement aménagé a permis de réceptionner et d’organiser les contributions, avec la présence des services de sécurité. Mais le véritable défi commence après la collecte. Une aide n’a de sens que lorsqu’elle atteint effectivement ceux auxquels elle est destinée. Une coordination a donc été engagée avec les services de la Protection civile de Jijel et une association locale pour assurer la réception et la distribution des cargaisons. Cette articulation entre les acteurs d’Oran et ceux de la wilaya sinistrée permet de réduire la distance entre le geste du donateur et les besoins de la victime.

Une ville reliée par la solidarité

Des quais d’Oran aux territoires meurtris de l’Est, une autre géographie s’est dessinée. Elle ne figure sur aucune carte, mais elle se lit dans le mouvement des camions, l’activité des bénévoles, les files de donneurs et les cartons qui changent de mains. Les incendies ont détruit, déplacé et bouleversé des vies. Oran répond par ce qu’elle peut offrir : des vivres, des médicaments, du sang, des moyens de transport, mais surtout du temps et de la présence. Chaque convoi qui quitte la ville porte ainsi une part de cette mobilisation collective. Dans les heures où le feu a laissé derrière lui des paysages meurtris et des familles fragilisées, une autre image s’impose : celle d’une population qui refuse de détourner le regard. Quand les flammes ont séparé les territoires, la solidarité, elle, a choisi de les relier.

Reportage réalisé par Mohamed Aissaoui

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