Les dérives silencieuses de l’urbanisme
À Oran, les Plans d’Occupation des Sols (POS), censés organiser, encadrer et structurer le développement urbain, semblent aujourd’hui relégués au rang de simple formalité administrative. Des documents que l’on rédige, que l’on archive… puis que l’on oublie. Car sur le terrain, la réalité est tout autre : en l’absence d’une application rigoureuse de ces outils de planification, la ville se transforme au gré des opportunités foncières et des appétits immobiliers. Des constructions surgissent ici et là, souvent sans cohérence, sans harmonie, et parfois en totale contradiction avec les règles élémentaires d’intégration au bâti existant, au voisinage et à l’identité architecturale des quartiers. Dans plusieurs zones autrefois résidentielles, des tours de plus d’une douzaine d’étages ont poussé comme des champignons.
Une verticalité brutale imposée par la logique du profit, portée par des capitaux anciens et nouveaux investis dans la promotion immobilière. Le paysage urbain, lui, encaisse. Certes, certains promoteurs sont régulièrement épinglés et rappelés à l’ordre pour infractions aux règles d’urbanisme ou manquements dans l’organisation des chantiers. Mais ces rappels restent souvent sans effet durable, tant le désordre semble désormais structurel.
Le cas de l’avenue d’Arcole et de ses rues adjacentes est, à cet égard, emblématique. Ce qui fut un tissu urbain relativement homogène est aujourd’hui « balafré » par des tours de logements et des immeubles de bureaux, parfois insérés dans des interstices improbables, entre deux maisons individuelles condamnées à disparaître. Une urbanisation par morceaux, sans vision d’ensemble. Un peu partout, les riverains dénoncent. Hauteurs non respectées, règles de voisinage bafouées, distances de sécurité ignorées : les infractions s’accumulent.
À cela s’ajoute une densification accélérée qui exerce une pression insoutenable sur des infrastructures et des équipements collectifs déjà saturés. Même de grandes cités d’habitat, à l’image des ensembles HLM du secteur USTO, ne sont pas épargnées par ces dérives. On y voit apparaître des activités totalement inadaptées, comme l’installation de laboratoires d’analyses médicales au sein même d’immeubles d’habitation. Une situation préoccupante, tant pour les risques sanitaires liés à la circulation de patients que pour les nuisances générées par l’usage de produits chimiques.
Pourtant, la réglementation est claire : seules certaines professions libérales, telles que les avocats ou les notaires, peuvent exercer en cabinet de groupe dans des espaces d’habitat. Les autres activités, potentiellement nuisibles, sont soumises aux procédures strictes des enquêtes dites de « commodo et incommodo », relevant des autorités municipales. Les pouvoirs publics, plus précisément la wilaya, ont d’ailleurs engagé, ces derniers temps, des actions plus fermes contre certaines formes visibles d’anarchie urbaine, notamment l’occupation illégale des trottoirs ou les extensions commerciales sauvages. Une volonté de reprise en main qui mérite d’être saluée. Néanmoins beaucoup reste encore à faire.
Car tant que les instruments fondamentaux de gestion urbaine, POS et PDAU, continueront d’être traités comme de simples documents de façade, sans portée réelle sur le terrain, la gestion de l’urbanisme à Oran risque de poursuivre sa dérive. Une ville sans règles appliquées n’est plus une ville planifiée : c’est un territoire livré aux rapports de force.
Par S.Benali