Mémoire célébrée, mais une partie du patrimoine encore oubliée
En mars 2025, il y a tout juste un an, une annonce officielle faisait renaître un espoir longtemps différé : le monument historique Bordj El Ahmar, le « Donjon rouge », situé dans l’enceinte du Châteauneuf, devait enfin être intégré à un programme d’urgence de restauration du célèbre Palais du Bey.
La direction locale de la culture, citée par l’APS, évoquait alors un lancement imminent des travaux, présenté comme une étape décisive pour la sauvegarde de cet ensemble patrimonial majeur. Mais un an plus tard, l’attente dure encore. Car derrière l’effet d’annonce, une question persiste, lancinante: pourquoi les différentes composantes historiques du site du Châteauneuf, notamment le Palais, tours, structures annexes, vestiges enfouis ou visibles, n’ont jamais été pris en charge dans une vision globale de restauration de préservation? Pourquoi continuer à fragmenter ce qui relève d’un même ensemble historique, au lieu de concevoir un projet global cohérent à l’échelle de tout le site ? Le Bordj El Ahmar, souvent évoqué mais rarement considéré à sa juste valeur, n’est pourtant pas un élément secondaire. Il constitue l’une des sept tours de garde médiévales édifiées en 1345 sous le règne mérinide d’Abou el-Hassan.
Ces ouvrages défensifs surveillaient autrefois les accès nord de la citadelle qui occupait le plateau de Karguentah. Ils furent plus tard intégrés au Palais du Bey, construit après la libération d’Oran en 1792 par Mohamed el-Kébir, sur les vestiges de la forteresse dite Rosalcazar édifiée sur le site par les espagnols.
Ce palais, qui s’étendait sur plus de cinq hectares, formait un ensemble architectural complexe : diwan, résidence, harem, écuries, souvent issues de structures espagnoles réaffectées, et ces donjons, véritables points d’observation stratégiques dominant la baie et l’arrière-pays. Classé patrimoine national en 2005, cet ensemble n’a, depuis, jamais bénéficié d’une prise en charge à la hauteur de son importance. Dégradations, abandons, interventions ponctuelles sans continuité: le site incarne à lui seul des décennies d’hésitations, de reports et de politiques patrimoniales sans cap clair. Et pourtant, chaque année, Oran célèbre le «Mois du patrimoine» par des conférences, expositions, ateliers, rencontres académiques… L’édition actuelle, qui s’étalera jusqu’au 18 mai sous le slogan «Patrimoine et civilisation», promet elle aussi de « renforcer la conscience collective » et de « valoriser l’héritage historique et social». Le rituel est désormais bien rodé, presque immuable. Mais une question s’impose avec une acuité renouvelée : Comment peut-on encore se contenter de célébrer un patrimoine que l’on laissé dans le même temps, se déliter sous nos yeux? Car à force de privilégier la mise en scène de la mémoire au détriment de sa sauvegarde concrète, le «Mois du patrimoine» risque de devenir ce qu’il prétend combattre: un simple exercice de communication, déconnecté de la réalité physique des lieux.
À Oran, le patrimoine ne manque ni de discours, ni d’événements. Il manque encore cruellement de décisions, de continuité… et de volonté.
Par S.Benali