Littoral oranais : cartes postales ternies
Certains sites balnéaires offrent aujourd’hui un paradoxe presque insoutenable : d’un côté, une façade maritime que l’on vend comme vitrine touristique, espace de détente, promesse de développement touristique; de l’autre, des plages, des criques et des zones d’habitation encore rattrapées par les mêmes plaies anciennes : «fosses septiques saturées, rejets d’eaux usées, absence ou insuffisance de réseaux d’assainissement, constructions anarchiques et gestion locale au coup par coup». En juillet 2025, un article consacré à la corniche oranaise signalait encore des fosses pleines qui débordent, provoquant des ruissellements d’eaux usées à travers le sable et vers la mer, avec un risque direct pour la santé publique et l’environnement. Le même article rappelait que ce problème est ancien, récurrent, transmis d’un wali à l’autre comme un dossier jamais vraiment clos.
Le plus grave est que le phénomène ne date pas d’hier. Dès 2013, il était question de près de 20 000 fosses septiques à éliminer dans la wilaya d’Oran, tandis qu’environ 15 % de la population n’était pas raccordée au réseau d’assainissement . Le même constat évoquait aussi des volumes considérables d’eaux usées rejetées quotidiennement en mer, au moment même où l’on parlait de développement du tourisme balnéaire. Plus récemment encore, en mai 2026, la presse locale a fait état d’un programme d’élimination de 5 000 fosses septiques à Marsa El Hadjadj, avec la réalisation de réseaux de drainage et d’assainissement. Cette annonce confirme une chose essentielle : le problème n’est pas marginal. Il est suffisamment massif pour nécessiter des programmes spécifiques, localisés, lourds et coûteux. La fosse septique, dans un territoire urbanisé et littoral, ne devrait être qu’une solution transitoire, encadrée, contrôlée, vidangée, surveillée. Sur une partie du littoral oranais, elle est devenue autre chose : un aveu d’abandon.
Elle dit l’échec de la planification urbaine. Elle dit l’extension de lotissements, de constructions et parfois d’activités touristiques sans réseau d’assainissement à la hauteur. Elle dit aussi la tolérance prolongée envers des situations provisoires devenues permanentes. Quand les fosses débordent, ce ne sont pas seulement des eaux sales qui coulent vers la plage : c’est toute une chaîne de négligences qui remonte à la surface. À Bousfer Plage, par exemple, la presse locale signalait déjà en 2018 l’irritation des riverains qui réclamaient leur raccordement au réseau d’assainissement. Le titre même — les fosses septiques qui « irritent » les habitants — résumait une réalité devenue banale : des citoyens vivant au bord de la mer, mais prisonniers d’un système sanitaire indigne d’une wilaya qui prétend développer son littoral.Le danger n’est pas seulement visuel ou olfactif. Il est sanitaire, environnemental et économique.Quand les eaux usées ruissellent vers la mer, elles peuvent contaminer les zones de baignade, dégrader les écosystèmes côtiers, salir les plages, fragiliser l’image touristique et exposer les habitants comme les estivants à des risques évitables.
La situation est d’autant plus choquante que les alertes sont anciennes. En 2010 déjà, selon la presse, un ancien wali promettait l’éradication des rejets d’eaux usées vers la mer avant la fin de 2011. Quinze ans plus tard, les mêmes formules reviennent, les mêmes visites officielles se répètent, les mêmes constats sont dressés, comme si l’administration découvrait périodiquement ce que les habitants subissent quotidiennement. La corniche oranaise devrait être l’un des plus beaux atouts de la wilaya. Elle est au contraire devenue, par endroits, le miroir d’une urbanisation mal maîtrisée.
Le problème des fosses septiques s’ajoute à d’autres désordres : constructions illicites, baraquements, occupation anarchique du domaine public, déchets, insuffisance de contrôle, absence de continuité dans les décisions. Le résultat est connu : chaque été, on nettoie, on repeint, on annonce, on mobilise. Mais le fond du problème reste là. On traite l’urgence visible, rarement la cause profonde. On enlève les déchets de surface, mais on laisse parfois les eaux usées chercher leur chemin sous le sable, dans les ravins, vers les criques, jusqu’à la mer…
Par S.Benali