A la une

Entre déséquilibres et réponses publiques : un mouton à tout prix!

Un mouton à tout prix ! À l’approche de l’Aïd el-Adha, le marché ovin en Algérie s’installe, comme chaque année, dans une zone de fortes turbulences à la fois sociales et économiques. À moins de deux semaines de l’échéance religieuse, les prix atteignent des niveaux rarement observés, dépassant les seuils de l’entendement, oscillant entre 100 000 et 200 000 dinars, voire davantage pour les bêtes les plus recherchées pour leurs spécificités bien définies.

Cette flambée spectaculaire met en lumière les fragilités d’une filière stratégique, où s’entremêlent tensions structurelles, dérives spéculatives et tentatives de régulation par les pouvoirs publics. Pour de nombreux ménages, l’accès au sacrifice devient un véritable défi financier, révélant les limites d’un marché soumis à de multiples pressions.

Une demande sociale forte face à une offre fragilisée

Chaque année, à l’approche de l’Aïd, une large partie des citoyens se lance dans la quête du mouton idéal, répondant à des critères bien ancrés dans les traditions: animal bien engraissé, doté de cornes et conforme aux attentes. Cette demande soutenue, peu élastique aux prix, alimente mécaniquement la hausse des tarifs, même lorsque les niveaux atteignent des seuils critiques. Sur le terrain, dans les zones périurbaines et les exploitations improvisées, l’affluence reste importante. Des familles entières sillonnent les points de vente à la recherche de l’animal adéquat, malgré des prix dissuasifs. Pourtant, derrière cette dynamique commerciale apparente, le déséquilibre entre l’offre et la demande devient de plus en plus visible. L’offre peine à suivre, fragilisée par une série de contraintes économiques et climatiques qui pèsent lourdement sur les capacités de production. Au cœur de cette inflation, les éleveurs pointent une hausse continue des charges. L’alimentation du bétail constitue désormais la principale dépense, avec une augmentation notable des prix de l’orge, du maïs et du son, selon eux. Ces matières premières, essentielles à l’engraissement des ovins, ont connu des hausses successives ces dernières années, réduisant considérablement les marges des producteurs. Malgré l’existence de dispositifs d’aide publique, jugés insuffisants par les professionnels, de nombreux éleveurs ont été contraints de se retirer du secteur.
L’abandon progressif de l’activité traduit une crise plus profonde, marquée par une perte de rentabilité et une incertitude croissante. Cette désaffection contribue directement à la diminution du cheptel national, aggravant la tension sur l’offre. À ces difficultés économiques s’ajoute un facteur climatique déterminant: la sécheresse persistante. Le déficit pluviométrique enregistré ces dernières saisons a fortement réduit les pâturages naturels, obligeant les éleveurs à recourir davantage à des aliments industriels, nettement plus coûteux. Cette dépendance accrue aux intrants externes renchérit encore davantage les coûts de production. Elle fragilise également l’autonomie des exploitations, désormais exposées aux fluctuations des marchés internationaux des céréales. Le prix final du mouton reflète ainsi une accumulation de contraintes, dont les effets se répercutent directement sur le consommateur.

Spéculation et dérives d’un marché désorganisé

Parallèlement aux difficultés structurelles, le marché ovin est confronté à des pratiques spéculatives qui accentuent la flambée des prix. L’entrée massive d’intermédiaires, souvent éloignés du métier d’éleveur, perturbe les circuits traditionnels de commercialisation. Ces opportunistes, pourtant indésirables, imposent des marges élevées, contribuant à une inflation artificielle des prix. Cette dérive est dénoncée par les professionnels eux-mêmes, qui y voient une menace pour la pérennité du secteur. En l’absence de régulation efficace, ces pratiques alimentent un climat d’instabilité et renforcent la perception d’un marché incontrôlé. Autre signal alarmant : la diminution progressive du cheptel national. La baisse du nombre d’éleveurs, combinée à des pratiques telles que l’abattage précoce des agneaux ou celui des brebis reproductrices, compromet le renouvellement des troupeaux. Cette érosion structurelle fragilise durablement la filière. Elle réduit les capacités de production à moyen terme et accentue la dépendance du marché aux importations. À terme, cette tendance pourrait remettre en cause l’équilibre global du secteur ovin en Algérie.

La solution: les importations massives

Face à cette situation, les pouvoirs publics ont opté pour une solution d’urgence : l’importation massive de moutons. Cette initiative, visant à injecter un million de têtes ovines sur le marché, s’accompagne d’un dispositif organisationnel innovant, notamment dans les points de vente structurés. À Oran, notamment au marché d’El Kerma, la commercialisation des moutons importés s’effectue selon un modèle rigoureux basé sur la digitalisation. Un système de convocation par SMS permet de répartir les flux de citoyens, évitant les encombrements et garantissant une meilleure fluidité. Les acheteurs suivent un parcours clairement défini, depuis l’inscription jusqu’au paiement, avec la possibilité d’utiliser différents moyens (espèces, carte Edahabia ou paiement électronique). L’introduction d’un système de traçabilité par code QR renforce également la transparence des transactions. Sur le terrain, l’organisation déployée mobilise d’importants moyens humains et logistiques. Des agents assurent l’orientation des citoyens, tandis que les services de sécurité encadrent les flux pour garantir un climat serein. Les équipes vétérinaires, quant à elles, veillent à la conformité sanitaire des animaux, renforçant la confiance des acheteurs. Cette approche structurée permet de réduire les délais d’attente et d’améliorer considérablement l’expérience d’achat. Du côté des citoyens, les retours sont globalement positifs. Beaucoup saluent une nette amélioration par rapport aux années précédentes, marquées par des scènes de désordre. La digitalisation et la planification apparaissent comme des leviers efficaces pour moderniser la distribution. Parallèlement à l’importation, les autorités locales travaillent à la mise en place de points de vente officiels dédiés au mouton local. Cette démarche vise à structurer le marché, limiter les circuits informels et réduire les pratiques spéculatives. L’objectif est double : stabiliser les prix et garantir un accès équitable aux citoyens. La mise en place de plateformes numériques et de systèmes de gestion des flux s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la filière.

Un marché en pleine mutation

Malgré ces efforts, le consommateur reste le maillon le plus vulnérable. Pris en étau entre la hausse des coûts, la raréfaction de l’offre et les dérives spéculatives, il voit son pouvoir d’achat fortement impacté. L’Aïd, moment de solidarité et de partage, devient pour certains une source de contraintes financières. Cette réalité souligne l’urgence de repenser les mécanismes de régulation du marché ovin, afin de préserver à la fois l’équilibre économique de la filière et l’accessibilité du rituel pour les ménages. Le marché du mouton de l’Aïd en Algérie illustre les tensions d’une filière à la croisée des chemins.
Si les mesures conjoncturelles, comme l’importation et la digitalisation, apportent des réponses immédiates, elles ne sauraient remplacer des réformes de fond. Soutien durable aux éleveurs, régulation des intermédiaires, gestion des ressources fourragères et préservation du cheptel national constituent autant de défis à relever. À défaut, les déséquilibres actuels risquent de s’inscrire dans la durée, au détriment d’un secteur clé de l’économie agricole et du pouvoir d’achat des citoyens.

Yacine Redjami

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page