Le «Palais des congrès» de Haï Sabah : un ancien naufrage urbain en attente
Certains chantiers reviennent de temps à autre au devant de l’actualité locale, tels des fantômes administratifs que l’on feint de redécouvrir. Parmi eux, le fameux «Palais des congrès» de Haï Sabah, rebaptisé tour à tour «complexe culturel», puis «centre d’activités culturelles et de loisirs», puis même envisagé un certain temps comme centre commercial. Cet édifice demeure le symbole le plus éclatant des errements de l’ancien mode de gestion urbaine locale.
Plus qu’un simple retard de chantier, ce projet est devenu au fil des décennies une véritable métaphore de l’improvisation, du gaspillage et de l’absence de vision cohérente. L’histoire de cette infrastructure ressemble à une succession de renoncements. Lancé avec faste au début des années 2000, le projet devait initialement accueillir des manifestations internationales et servir de palais des congrès pour une métropole régionale en quête de prestige. Mais très vite, les incohérences de conception et d’implantation sont apparues.
Comment imaginer un palais des congrès d’envergure internationale implanté au cœur de Haï Sabah, sans environnement hôtelier adéquat, sans réseau structuré d’accompagnement et sans véritable réflexion sur sa vocation urbaine ? Cette contradiction originelle allait condamner le projet avant même son achèvement. Après la réalisation du grand Centre des conventions d’Oran par Sonatrach, le projet de Haï Sabah a perdu sa raison d’être. Déchu de son statut de « Palais des congrès », il fut alors rétrogradé administrativement en « complexe culturel et artisanal ». Une reconversion improvisée qui illustrait parfaitement à l’époque l’absence de maturation des projets publics à Oran : on construit d’abord, on réfléchit ensuite à l’utilité réelle de l’équipement.
Depuis lors, les épisodes de blocage se sont accumulés dans une opacité presque totale. Les marchés attribués puis annulés, les consultations relancées, les entreprises écartées, les conflits entre bureaux d’études et maîtres d’ouvrage, les réévaluations budgétaires successives et les interruptions de chantier ont fini par transformer cette immense bâtisse en carcasse urbaine livrée à l’abandon. Dès 2002, le chantier était pratiquement à l’arrêt faute de financement clairement bouclé. Par la suite, un crédit de 1,5 milliard de dinars fut annoncé pour le parachèvement du projet, avant qu’un premier soumissionnaire turc ne soit retenu sans que le marché puisse réellement démarrer. Puis vint l’épisode de l’entreprise chinoise CSCEC, dont l’offre fut jugée « exagérée » par les autorités locales de l’époque.
S’ensuivirent d’interminables tractations et de nouveaux blocages. Le plus grave reste peut-être ailleurs : dans l’incapacité chronique des responsables à tirer les leçons des échecs accumulés. Chaque nouveau wali hérite du dossier, ordonne une visite, exprime son mécontentement, promet une relance… avant que le projet ne replonge dans l’inertie. Ce scénario se répète depuis près de vingt ans. Entre-temps, le site a sombré dans une dégradation avancée. Des articles de presse évoquent un lieu devenu repère de délinquance, livré aux intempéries et au vandalisme. Même lorsqu’il fut annoncé comme « pratiquement achevé », le bâtiment est resté inutilisé, victime d’une gestion erratique et d’une absence totale de stratégie d’exploitation.
Ce dossier concentre finalement tous les travers dénoncés depuis des années dans la gestion des grands projets à Oran : études bâclées ou inexistantes ; absence de maturation technique ; choix incohérents d’implantation des intervenants ; fragmentation absurde des lots ; réévaluations budgétaires permanentes ; absence de suivi rigoureux ; et surtout, dilution totale des responsabilités. Aujourd’hui encore, alors que s’effectue de nouvelles visites de terrain et évoque la relance de projets structurants, beaucoup d’Oranais restent sceptiques. Car au-delà des annonces officielles, le « Palais des congrès » de Haï Sabah demeure surtout le monument d’un immense gâchis public. Un édifice qui raconte à lui seul plusieurs décennies de tâtonnements, d’improvisations et d’inepties administratives ayant profondément terni l’image d’Oran.
Par S.Benali