Marchés désertés et trottoirs occupés : le paradoxe du commerce de proximité
Il y a quelques semaines, les responsables de l’APC de Gdyel lançaient une vaste opération de libération des trottoirs et des chaussées occupés illégalement par des vendeurs de fruits et légumes, des poissonniers et divers commerçants informels proposant des produits de consommation courante.
Cette occupation anarchique entravait fortement la circulation des piétons et des véhicules, tout en offrant du paysage urbain une image peu reluisante de désordre, de laisser-aller et de dégradation progressive du cadre de vie. L’initiative avait été largement saluée par les habitants. Après des années de cohabitation forcée avec des étals débordant sur les espaces publics, les riverains pensaient avoir enfin retrouvé le droit de circuler librement et en toute sécurité. Leur satisfaction était d’autant plus grande qu’ils avaient appris que les commerçants concernés allaient être réinstallés dans un marché couvert récemment restauré et réaménagé.
Cette infrastructure commerciale, dotée de dizaines de box et d’étals, était restée fermée, dégradée et pratiquement abandonnée pendant plusieurs années. En la remettant en état, les autorités locales espéraient lui redonner vie tout en mettant un terme à l’occupation illicite de l’espace public. Mais l’espoir n’aura été que de courte durée. Quelques semaines à peine après leur installation, la majorité des commerçants ont progressivement déserté le marché rénové pour reprendre leurs anciennes habitudes sur les trottoirs et en bordure des chaussées.
Les uns après les autres, ils ont quitté une infrastructure pourtant remise en état grâce à des investissements financés par la collectivité. Aujourd’hui, sur les 73 box que compte le marché, seules quelques places demeurent régulièrement occupées. Les rares commerçants qui continuent d’exercer à l’intérieur de l’enceinte ne cachent plus leur inquiétude. Ils savent qu’il leur sera difficile de résister longtemps à la concurrence exercée par les vendeurs installés à l’extérieur.
Ces derniers bénéficient d’une visibilité immédiate, d’un flux constant de clientèle et, surtout, d’une quasi-absence de charges et de contraintes administratives. C’est là que réside le véritable paradoxe de cette situation. D’un côté, des commerçants réguliers qui s’acquittent de redevances d’occupation, supportent les frais d’entretien et d’électricité, respectent les horaires, les règles d’hygiène et les obligations imposées par l’administration. De l’autre, des vendeurs installés sur les trottoirs ou en bordure de route qui exercent souvent sans autorisation formelle, sans loyer, sans charges locatives, sans fiscalité apparente et sans les multiples contraintes auxquelles sont soumis leurs concurrents installés à l’intérieur du marché.
Dans ces conditions, comment s’étonner que les marchés de proximité se vident progressivement ? Pourquoi payer un emplacement, respecter les règlements et assumer des frais de fonctionnement lorsqu’il suffit de s’installer à quelques mètres de l’entrée pour attirer davantage de clients sans supporter les mêmes coûts ? Cette concurrence déloyale constitue aujourd’hui l’un des principaux facteurs de désertification des marchés couverts. Elle pénalise les commerçants qui ont choisi la voie de la régularité, décourage les investissements et réduit à néant les efforts consentis par les collectivités pour aménager et moderniser les infrastructures commerciales.
Au fil des années, une véritable économie parallèle de proximité s’est ainsi développée dans de nombreuses villes et communes. Les trottoirs sont devenus des surfaces commerciales gratuites, les espaces de stationnement des lieux permanents d’exposition de marchandises et certaines artères de véritables marchés à ciel ouvert échappant à toute organisation durable. Une situation qui pénalise simultanément les commerçants réguliers, les citoyens et les finances publiques locales.
Au-delà du cas de Gdyel, cette situation révèle surtout les limites d’une politique du commerce urbain souvent réduite à des opérations ponctuelles de déguerpissement. Car un marché ne se résume pas à la construction de murs, de box ou d’étals. Il doit s’inscrire dans une stratégie globale intégrant l’accessibilité, le stationnement, l’hygiène, le contrôle permanent de l’espace public, mais aussi l’équité entre les différents acteurs économiques.
Par S.Benali