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Circulation nocturne des motos : quand le vacarme «reprend ses droits»…

Circulation nocturne des motos : quand le vacarme «reprend ses droits»…

Il arrive parfois qu’une décision administrative, pourtant largement saluée au moment de son annonce, finisse par s’effacer des mémoires comme si elle n’avait jamais existé. Non pas parce qu’elle était inadaptée ou impopulaire, mais simplement parce que son application s’est progressivement relâchée. À Oran, l’arrêté de wilaya n°03310 du 22 juin 2026, interdisant la circulation des motos entre 22 heures et 7 heures du matin sur l’ensemble du territoire de la wilaya, semble malheureusement suivre ce chemin.
Au lendemain de son entrée en vigueur, cette mesure avait pourtant suscité un véritable soulagement. Dans de nombreux quartiers d’habitat collectif, des HLM à l’USTO, en passant par Akid Lotfi, Es-Sénia ou Bir El Djir, les habitants avaient retrouvé un bien devenu presque précieux : le silence de la nuit. Les personnes âgées, les retraités, les familles avec de jeunes enfants, mais aussi tous ceux qui travaillent tôt le matin avaient accueilli favorablement cette initiative qui répondait enfin à une nuisance devenue insupportable.
Car il ne s’agissait pas simplement de quelques motos circulant tardivement. Depuis plusieurs années, Oran, surtout en période estivale, voit se multiplier des deux-roues dont certains sont volontairement modifiés afin de produire un bruit assourdissant. Des échappements transformés, des moteurs poussés dans leurs retranchements, des accélérations répétées à chaque carrefour : un vacarme qui se propage entre les immeubles jusque tard dans la nuit, particulièrement durant la saison estivale. Les cortèges de mariage ont largement contribué à banaliser ce phénomène. Là où autrefois les klaxons suffisaient à annoncer le passage des mariés, des dizaines de motos pétaradantes escortent désormais les véhicules dans une démonstration sonore qui dure parfois plusieurs heures. Quelques sociologues ont même tenté d’expliquer cette évolution comme une adaptation moderne des anciennes traditions populaires où le cheval et le baroud accompagnaient les réjouissances.
Une comparaison pour le moins audacieuse. Le cheval n’empêchait pas tout un quartier de dormir. Quant au baroud, il demeurait un rituel ponctuel et codifié, bien éloigné des déflagrations mécaniques qui résonnent aujourd’hui sous les fenêtres des habitants. Au-delà de la nuisance sonore, la décision du wali répondait surtout à une réalité autrement plus préoccupante : la sécurité routière. Les statistiques des accidents impliquant des motos, notamment sur les axes du littoral oranais durant la période estivale, avaient atteint un niveau suffisamment alarmant pour imposer des mesures exceptionnelles. La protection des vies humaines demeurait la première motivation de cet arrêté. Or, depuis quelques jours, un étrange relâchement semble s’être installé. Les pétarades nocturnes ont recommencé à envahir plusieurs quartiers de la ville. Les cortèges de mariage sont de nouveau escortés par des motards dont certains semblent ignorer, ou feindre d’ignorer, l’existence même de cette interdiction. Les riverains s’interrogent. L’arrêté est-il toujours en vigueur ? A-t-il été abrogé ? Ou bien son application connaît-elle simplement une baisse de vigilance ? Cette interrogation dépasse largement le seul cas des motos.
Elle renvoie à une question essentielle dans la gestion des villes : celle de la continuité de l’action publique. Une mesure efficace ne produit des résultats durables que si elle est appliquée avec constance. Les premières semaines sont souvent exemplaires. Puis viennent les habitudes, les tolérances, les exceptions, avant que les anciennes pratiques ne réapparaissent progressivement. Pourtant, force est de reconnaître que depuis plusieurs mois, les autorités locales ont engagé une véritable démarche visant à rétablir l’ordre urbain. Lutte contre les constructions illicites, récupération des espaces publics, réorganisation de la circulation, assainissement des marchés, amélioration de la propreté, remise en état de plusieurs infrastructures : rarement la wilaya aura affiché une telle volonté de remettre de l’ordre dans le fonctionnement quotidien de la cité. Mais cette dynamique se heurte encore à des résistances profondes.
Une partie de la société continue de considérer que le respect des règles relève davantage d’une contrainte temporaire que d’une obligation permanente. Dès que la présence des services de contrôle paraît moins visible, certains comportements ressurgissent presque naturellement. Comme si l’espace public demeurait un territoire sans véritable mémoire administrative. Ce constat ne concerne d’ailleurs pas uniquement les motos. Stationnement anarchique, occupation des trottoirs, commerces informels, dépôts sauvages de déchets, non-respect du code de la route : autant de comportements qui réapparaissent dès que la vigilance collective faiblit. Chaque progrès obtenu exige ensuite un effort permanent pour être préservé. Une ville moderne ne se construit pas uniquement à coups de budgets, de chantiers ou d’arrêtés.
Elle repose aussi sur une culture du respect des règles communes. Les décisions publiques n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans la durée et si chacun accepte qu’elles ne visent pas à restreindre les libertés, mais à permettre à tous de vivre ensemble dans des conditions dignes. Le silence de la nuit n’est pas un privilège réservé à quelques-uns. Il constitue un droit élémentaire pour tous les citoyens. Derrière le simple bruit d’un échappement trafiqué se cache finalement une question beaucoup plus fondamentale : celle du respect d’autrui.
Et c’est souvent à travers ces détails du quotidien que se mesure le véritable degré de civilisation d’une ville. Oran semble aujourd’hui engagée dans une nouvelle étape de son organisation urbaine. Pour que cette dynamique porte pleinement ses fruits, les arrêtés ne devront pas seulement être publiés au Journal officiel de la wilaya ; ils devront continuer à vivre dans la rue. Car une règle que l’on applique un jour sur deux finit toujours par devenir, aux yeux de certains, une simple recommandation. Et c’est précisément à cet instant que le désordre recommence à faire du bruit.
— Par S.Benali

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