Après les relogements, l’enjeu de la reconstruction et de l’aménagement urbain
Après les relogements, l’enjeu de la reconstruction et de l’aménagement urbain
Le 10 juillet dernier, 1.120 familles occupant des habitations précaires érigées sur le terrain dit «Miranda», à Ras El Aïn, ont bénéficié d’une vaste opération de relogement menée dans le cadre des programmes de développement urbain et d’amélioration du cadre de vie des citoyens. Cette intervention marque une étape importante dans la lutte contre les constructions anarchiques qui, depuis plusieurs décennies, défigurent cette partie historique d’Oran.
Il s’agit de la troisième et ultime phase d’un vaste programme engagé après deux précédentes opérations réalisées en 2023 et en 2024 dans le cadre du projet de restructuration urbaine de Ras El Aïn. Les autorités locales estiment ainsi avoir définitivement éradiqué l’un des plus grands bidonvilles de la ville. Les familles concernées ont été relogées dans des logements neufs répartis sur plusieurs pôles urbains de la wilaya, notamment à Ben Freha, qui a accueilli la majorité des bénéficiaires.
À peine le relogement achevé, les engins de démolition sont entrés en action afin de raser les constructions illicites, empêcher toute réoccupation des lieux et récupérer un foncier devenu stratégique. Supervisée par le wali lui-même, cette opération s’inscrit dans la politique nationale d’éradication de l’habitat précaire et de requalification des espaces urbains.
Cette réussite sociale est incontestable. Mais une autre question fondamentale, se pose désormais : que deviendront ces dizaines d’hectares libérés ? Car l’histoire urbaine d’Oran enseigne que démolir est souvent plus rapide que construire. Entre l’effacement des bidonvilles et la naissance de nouveaux quartiers, il existe parfois un long vide administratif où les terrains récupérés restent à l’abandon pendant des années. Pendant longtemps, la politique de résorption de l’habitat précaire s’est mesurée au nombre de familles relogées. Les statistiques étaient encourageantes, les cérémonies officielles nombreuses et les images des clés remises aux bénéficiaires traduisaient une véritable avancée sociale. Personne ne contestera que permettre à des milliers de familles de quitter des baraques insalubres pour accéder à un logement décent constitue l’une des politiques publiques les plus importantes de ces dernières décennies.
Mais une ville ne se transforme pas uniquement en déplaçant sa population. Elle se transforme surtout par ce que l’on décide de faire des espaces ainsi libérés. Le terrain Miranda constitue aujourd’hui un formidable laboratoire de cette réflexion. Situé aux portes de Ras El Aïn et du vieux quartier de Sidi El Houari, il occupe une position stratégique dans un secteur appelé depuis longtemps à retrouver sa vocation urbaine. Oran ne peut se permettre de remplacer un bidonville par un immense terrain vague.
L’expérience locale incite d’ailleurs à la prudence. Combien de sites récupérés sont restés pendant des années entourés de simples clôtures, envahis par les herbes sauvages, transformés en décharges improvisées ou en parkings informels ? Combien de projets annoncés avec enthousiasme ont fini par disparaître dans les méandres des procédures administratives, des études interminables ou des arbitrages budgétaires ? L’histoire récente d’Oran est jalonnée de projets de restructuration annoncés puis ralentis : réhabilitation de quartiers anciens, modernisation de sites historiques, équipements culturels, infrastructures urbaines ou aménagements touristiques.
Les intentions existent, les études également. Ce qui manque souvent, c’est la continuité entre la décision administrative et sa concrétisation sur le terrain. Le risque est donc réel de voir le terrain Miranda rejoindre la longue liste des espaces en attente, alors même que son potentiel est considérable. Pourtant, l’occasion est exceptionnelle. Ce foncier pourrait accueillir des équipements publics dont le secteur manque encore : espaces verts, places publiques, équipements sportifs de proximité, établissements scolaires, structures de santé, parkings organisés, voies de circulation mieux adaptées ou encore programmes immobiliers intégrés respectant l’identité du quartier. La réussite du relogement ne prendra tout son sens que si elle débouche sur une véritable reconstruction urbaine. La politique de lutte contre les bidonvilles ne devrait jamais s’arrêter au jour où les dernières familles quittent les lieux. Ce jour-là, en réalité, commence une seconde mission, souvent plus complexe : fabriquer de la ville. Fabriquer de la ville, c’est penser les déplacements, les espaces publics, les activités économiques, la qualité architecturale, les services de proximité et la préservation du patrimoine.
C’est éviter que les terrains récupérés deviennent des réserves foncières sans avenir ou des espaces convoités par de nouvelles occupations illicites. Les démolitions engagées immédiatement après le relogement traduisent la volonté légitime d’empêcher toute réinstallation anarchique. Mais cette vigilance devra être accompagnée d’un calendrier précis de réalisation des futurs aménagements. Plus un terrain reste vide, plus il devient vulnérable aux dégradations et aux occupations informelles. Au fond, le succès de cette opération ne sera pas jugé uniquement au nombre de familles relogées. Il le sera dans cinq ou dix ans, lorsque les Oranais pourront constater ce qui aura réellement remplacé l’ancien bidonville. Si demain cet espace devient un quartier moderne, intégré, verdoyant et ouvert sur la ville, l’opération Miranda fera date dans l’histoire urbaine d’Oran. Si, au contraire, les terrains demeurent longtemps en friche, cette victoire sociale perdra une partie de sa portée.