Oran Aujourd'hui

Fléaux de la Drogue et de la violence routière : alerte à la banalisation du risque

Fléaux de la Drogue et de la violence routière : alerte à la banalisation du risque

Avant même que des statistiques ne soient publiées, il arrive que la ville ressente confusément qu’elle traverse un moment de bascule. Les conversations changent de nature. Les réseaux sociaux ne parlent plus seulement des embouteillages, de chantiers inachevés ou de coupures d’eau. Les récits deviennent plus lourds : quelques jeunes du quartier devenus prisonniers de la drogue, une famille brisée par un accident de la route, un enfant emporté par l’inconscience d’un conducteur, une nouvelle saisie spectaculaire de stupéfiants, ou une arrestation d’un baron transfrontalier très médiatisé. Comme si des drames distincts finissaient par raconter une même histoire.
Vendredi dernier, dans de nombreuses mosquées de la wilaya et du pays, les imams ont consacré leurs prêches à ce double fléau : la consommation de drogue qui ronge une partie de notre jeunesse et les accidents de la circulation qui continuent de faucher des vies. Le choix n’avait rien d’anodin. Il traduisait une inquiétude devenue collective. Lorsqu’un même sujet franchit les portes des écoles, des familles, des médias et des mosquées, c’est qu’il ne relève plus du simple fait divers. Il devient une question vitale de société. Pourtant, il serait faux et injuste de prétendre que rien n’est fait en ce domaine. Les services de sécurité multiplient les opérations de démantèlement des réseaux criminels. Les communiqués officiels se succèdent, faisant état de saisies importantes de cannabis, de cocaïne ou de psychotropes, de l’arrestation de trafiquants et de réseaux transfrontaliers particulièrement structurés. Ces derniers mois encore, plusieurs opérations d’envergure ont été menées à Oran, avec des saisies de plusieurs dizaines de kilogrammes de cannabis, de milliers de comprimés psychotropes et même de cocaïne. Sur les routes également, les campagnes de sensibilisation de la Protection civile, de la Gendarmerie nationale et de la Sûreté nationale se poursuivent. Les contrôles se renforcent, les opérations de prévention se multiplient durant la saison estivale, tandis que les bilans hebdomadaires rappellent l’ampleur du drame humain provoqué par les accidents de la circulation.
Ces efforts sont réels. Ils méritent d’être salués. Mais une question lancinante reste encore posée. Pourquoi, malgré tous ces succès policiers et judiciaires, le sentiment de crainte et d’insécurité continue-t-il de se propager? Pourquoi les familles ont-elles l’impression que la drogue s’approche toujours davantage de leurs quartiers et de leurs foyers ? Pourquoi les accidents de la route les plus meurtriers continuent-ils de se reproduire cet été presque chaque semaine ? Peut-être parce que ces deux fléaux ne sont pas seulement des problèmes de sécurité. Ils sont aussi les symptômes d’un profond dysfonctionnement social. Le trafiquant prospère là où le jeune perd ses repères.
Le dealer recrute là où l’école n’arrive plus à retenir certains élèves. La dépendance s’installe là où les loisirs reculent ou disparaissent, où les bibliothèques ferment plus tôt que les cafés, où les terrains de sport se dégradent, où les maisons de jeunes peinent à retrouver leur vocation éducative. La route, elle aussi, révèle bien davantage qu’une simple infraction au code de la circulation. Chaque excès de vitesse traduit souvent une banalisation du risque. Chaque dépassement dangereux révèle un déficit de civisme. Chaque conducteur sous l’emprise de stupéfiants ou de psychotropes rappelle que la sécurité routière ne dépend pas uniquement de la qualité des chaussées ou de la présence de radars. Elle dépend d’abord d’une culture.
Or une culture ne se construit ni par décret ni par procès-verbal. Elle s’enseigne. Et c’est ici que la réflexion doit dépasser le seul registre répressif. La famille demeure naturellement la première école de la responsabilité. Mais combien de parents affrontent aujourd’hui, souvent seuls, les bouleversements d’une société où les influences numériques, les fréquentations douteuses et les réseaux criminels disposent de moyens de persuasion infiniment plus puissants qu’hier ? L’école, ensuite, ne peut se limiter à transmettre des connaissances. Elle doit également former des citoyens capables de discerner le danger, de résister aux pressions, de développer un esprit critique.
La mosquée, enfin, conserve un rôle irremplaçable lorsqu’elle rappelle les valeurs de responsabilité, de solidarité et de respect de la vie. Le prêche de vendredi dernier l’a montré : les imams savent parfois exprimer avec des mots simples ce que les statistiques ne disent jamais. Derrière chaque toxicomane, il y a une famille qui souffre. Derrière chaque victime d’un accident, il y a une chaise vide qui ne sera plus jamais occupée. Mais l’action institutionnelle doit aller plus loin. La prévention ne peut rester le parent pauvre des politiques publiques. Les campagnes de sensibilisation ne devraient pas être limitées aux périodes estivales ou aux journées internationales. Les quartiers les plus fragiles ont besoin d’éducateurs, d’animateurs, de psychologues, de médiateurs, de clubs sportifs ouverts toute l’année, d’activités culturelles accessibles, de véritables espaces où les adolescents puissent construire autre chose que l’ennui. De la même manière, la sécurité routière mérite une approche plus globale. L’amélioration de la signalisation, l’entretien des routes, la multiplication des passages piétons visibles, le contrôle technique rigoureux des véhicules, l’éducation routière dès le primaire et une répression ferme des comportements les plus dangereux doivent avancer ensemble. Aucun de ces leviers, pris isolément, ne suffira.
Au fond, la drogue et la violence routière procèdent d’une même logique : celle de la banalisation du risque. On finit par croire que « cela n’arrive qu’aux autres ». Jusqu’au jour où le téléphone sonne au milieu de la nuit. Jusqu’au jour où un voisin, un ami ou un enfant figure parmi les victimes. Une ville ne se mesure pas seulement à ses infrastructures, à ses investissements ou à ses projets immobiliers. Elle se juge aussi à sa capacité de protéger sa jeunesse contre les dérives qui menacent son avenir. Oran possède les compétences, les institutions et les femmes et les hommes capables de relever ce défi.
Les succès enregistrés contre les réseaux criminels montrent que l’État sait frapper lorsque les moyens sont réunis. Reste maintenant à gagner une bataille plus difficile encore : celle qui se livre dans les familles, dans les salles de classe, sur les terrains de sport, dans les quartiers et jusque dans les consciences. Car un trafiquant arrêté peut être remplacé. Une voiture accidentée peut être réparée. Mais une jeunesse perdue, elle, met parfois une génération entière à se relever.
— Par S.Benali

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page