Les immeubles menaçant ruine : une urgence qui ne peut plus être reportée !
Lors des débats de la récente session ordinaire de l’Assemblée populaire de wilaya, le wali d’Oran a remis sur la table un dossier aussi ancien que brûlant: celui des immeubles vétustes classés à haut risque d’effondrement. Selon des sources administratives, pas moins de 1 030 bâtisses auraient été identifiées comme menaçant ruine par les services techniques spécialisés.
Un chiffre lourd, inquiétant, presque vertigineux, qui ne relève plus du simple inventaire administratif, mais d’un véritable signal d’alarme urbain. Car derrière ce nombre, il y a des cages d’escalier fissurées, des planchers affaissés, des plafonds qui s’effritent, des murs lézardés, des familles vivant dans la peur du craquement nocturne, et des quartiers entiers suspendus à l’attente d’une décision. À Oran, le vieux bâti n’est plus seulement un problème de patrimoine ou d’esthétique urbaine, il est devenu une question de sécurité publique.
Depuis plus d’ une trentaine d’années, les effondrements partiels se sont succédé, rappelant régulièrement que la ville ancienne se dégrade plus vite que les réponses administratives ne se mettent en place. En janvier 2021, un immeuble de cinq étages situé rue Belghelam Mohamed s’est partiellement effondré, sans faire de victimes, selon la Protection civile. En novembre de la même année, cinq familles occupant une ancienne bâtisse menaçant ruine ont dû être évacuées après un effondrement. En mars 2023, un nouvel effondrement partiel dans le quartier de Plateau a de nouveau semé l’émoi parmi les habitants.
Plus récemment encore, en décembre 2025, l’effondrement partiel d’un appartement à M’dina Jdida a coûté la vie à une fillette de deux ans et à un homme de 33 ans. Ces drames ne sont pas des accidents isolés. Ils dessinent au contraire la carte d’un malaise urbain profond. Ils disent l’usure du temps, mais aussi l’usure du vieux mode de gestion publique. Ils révèlent une ville qui a longtemps reporté l’inévitable, traitant l’urgence par à-coups, au rythme des effondrements, des plaintes de riverains, des alertes de la Protection civile et des campagnes de relogement annoncées comme autant d’opérations de sauvetage. Sidi El Houari, Derb, M’dina Jdida, Plateau, Saint-Antoine, El Hamri, Médioni, et d’autres sites sur le tissu urbain où l’ancien bâti, mal entretenu, surchargé, transformé, parfois squatté ou subdivisé, a perdu depuis longtemps ses capacités de résistance.
Dans certains immeubles, l’humidité ronge les structures. Dans d’autres, les réseaux d’assainissement défectueux fragilisent les fondations. Ailleurs, les interventions anarchiques, les extensions sauvages, les cloisons ajoutées, les planchers surchargés et l’absence d’entretien régulier ont accéléré la dégradation. Mais la vétusté n’explique pas tout. Elle est même parfois devenue un mot commode, une formule technique derrière laquelle on a dissimulé des années de lenteur, de dispersion des responsabilités et d’absence de stratégie globale. Car la vraie question n’est plus seulement de savoir combien d’immeubles menacent ruine à Oran. La vraie question est de savoir pourquoi, après tant d’années, et de drames, la ville continue de découvrir l’ampleur du péril comme si elle le rencontrait pour la première fois. La difficulté est certes réelle.
Il ne suffit pas de déclarer un immeuble dangereux pour résoudre le problème. Derrière chaque bâtisse classée rouge, il y a des familles à reloger, des situations juridiques complexes, des propriétaires absents, des héritages non réglés, des occupants sans titre, des commerces en activité, des contraintes patrimoniales, des budgets à mobiliser et des opérations de démolition à sécuriser. Mais ces difficultés, justement parce qu’elles sont connues, auraient dû imposer depuis longtemps une méthode plus ferme, plus transparente et plus continue. Or, le dossier semble avoir longtemps souffert d’une gestion fragmentée. On a relogé ici, muré là, démoli ailleurs, sans que l’opinion publique ne dispose toujours d’une cartographie claire des immeubles à risque, d’un calendrier d’intervention, d’une hiérarchisation des urgences ou d’un bilan régulier des opérations menées. La ville sait qu’elle compte des centaines de bâtisses dangereuses, mais les citoyens ignorent souvent lesquelles seront traitées en priorité, selon quels critères, dans quels délais et avec quelles garanties. Cette opacité nourrit la défiance et alimente aussi les soupçons d’injustice. Certains immeubles sont évacués après un incident, d’autres continuent d’être occupés malgré des signes visibles de danger.
Dans ce type de dossier, l’absence de communication claire devient elle-même un facteur de crise. La rénovation urbaine, souvent invoquée, ne peut plus se limiter à des opérations ponctuelles de relogement ou à des démolitions spectaculaires après coup. Elle suppose une vision d’ensemble : sauver ce qui peut l’être, démolir ce qui doit l’être, reloger dignement les habitants, récupérer le foncier libéré, empêcher la reconstitution de poches de précarité et intégrer les quartiers anciens dans un projet urbain cohérent.
Par S.Benali