Oran Aujourd'hui

Quand le pneu devient un mobilier urbain …

Quand le pneu devient un mobilier urbain…

Il existe parfois des images qui résument mieux qu’un long discours l’état d’une ville. Des images tellement banales que plus personne ne les remarque, alors qu’elles devraient nous scandaliser. À Oran, il suffit parfois de lever les yeux… ou plutôt de les baisser. Au détour d’un trottoir, dans une allée piétonne, à proximité d’un jardin public ou même au cœur d’un espace de détente récemment aménagé, un vieux pneu usagé trône au milieu du passage. Non pas parce qu’un automobiliste l’aurait abandonné là, mais parce qu’il a été placé là pour remplacer… un couvercle de bouche d’égout. Le spectacle est devenu si courant qu’il ne suscite même plus l’indignation. Le pneu est désormais un signal routier improvisé, un équipement de sécurité de fortune, presque un élément du mobilier urbain. Dès qu’une plaque est volée, cassée ou disparaît mystérieusement, un riverain, un commerçant ou un agent communal de passage dépose un pneu afin d’éviter qu’un automobiliste, un motocycliste ou un enfant ne tombe dans le trou béant. Ce geste citoyen mérite d’être salué. Il évite souvent un drame. Mais il révèle surtout une anomalie plus profonde : celle d’une administration municipale qui finit par compter sur les citoyens pour pallier ses propres défaillances. Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas en soi l’absence du couvercle. Le plus inquiétant est le temps qu’il faut pour le remplacer. Quelques jours deviennent plusieurs semaines. Plusieurs semaines deviennent parfois plusieurs mois.

Entre-temps, le pneu poursuit sa mission. Il résiste à la pluie, au soleil, aux passages répétés des véhicules, jusqu’à devenir lui-même un élément permanent du décor. Cette banalisation de l’urgence est peut-être le plus grave des symptômes. À Haï Es-Seddikia, où d’importants investissements ont pourtant été consentis pour offrir aux habitants un espace de promenade moderne, la présence d’un tel dispositif de fortune est difficilement compréhensible. Comment expliquer qu’au milieu d’un site destiné au loisir, à la détente et aux activités sportives, un simple trou ouvert demeure sans réparation pendant une aussi longue période ? Le danger est réel. Les enfants qui circulent en trottinette, à vélo ou en rollers n’ont pas toujours conscience du risque. Un ballon lancé un peu trop loin, une course improvisée, une chute, et l’accident peut devenir dramatique. Le pneu, lui-même, n’offre aucune garantie. Il peut être déplacé par un passant, emporté par le vent, poussé par un véhicule ou retiré par des jeunes cherchant simplement à jouer. Nous avons fini par accepter que l’exception devienne la règle. Cette scène rappelle étrangement une autre habitude bien installée : les branches d’arbres plantées dans les nid-de-poule. Là encore, ce sont les citoyens qui improvisent des panneaux de signalisation afin d’éviter qu’un automobiliste n’endommage son véhicule. Ailleurs, ce sont des pierres, des caisses en plastique ou des morceaux de bois qui servent à matérialiser un danger. La créativité populaire ne manque pas. Ce qui manque davantage, c’est la rapidité d’intervention. Le paradoxe est saisissant. Les collectivités locales consacrent chaque année des budgets importants à l’embellissement urbain, à la réhabilitation des espaces publics, aux aménagements paysagers et à la rénovation des quartiers. Les inaugurations se multiplient. Les communiqués officiels mettent en avant les efforts consentis pour améliorer le cadre de vie des citoyens. Pourtant, quelques semaines plus tard, personne ne semble responsable de la maintenance quotidienne. Car c’est bien là que se situe le véritable problème. Construire est une chose.

Entretenir en est une autre. Une ville ne se juge pas uniquement à la qualité de ses nouveaux projets mais surtout à sa capacité à préserver ce qui existe déjà. Combien de bancs publics restent cassés pendant des mois ? Combien de lampadaires demeurent éteints jusqu’à ce que les habitants s’y habituent ? Combien de trottoirs défoncés attendent indéfiniment une réparation pourtant modeste ? Combien de fontaines cessent de fonctionner quelques semaines après leur inauguration ? Combien de panneaux de signalisation disparaissent sans jamais être remplacés ? Ces petites défaillances finissent par fabriquer une impression générale de relâchement. Plus grave encore, elles alimentent un cercle vicieux. Lorsqu’un équipement public paraît abandonné, il devient plus vulnérable au vandalisme. Une plaque d’égout manquante aujourd’hui, un banc dégradé demain, un luminaire détruit la semaine suivante. L’absence d’intervention rapide envoie involontairement un message : personne ne surveille vraiment. La question du vol des couvercles mérite également d’être posée sans détour. Depuis des années, ces plaques en fonte alimentent un marché parallèle de récupération des métaux. À chaque disparition, les collectivités rachètent un nouvel équipement avec de l’argent public. Les mêmes scénarios se répètent sans que le phénomène ne semble réellement reculer. Ne faudrait-il pas généraliser des systèmes de fixation plus efficaces, utiliser des matériaux moins attractifs pour les voleurs ou renforcer les contrôles sur certaines filières de récupération ? Prévenir coûte souvent moins cher que remplacer. Mais au-delà des aspects techniques, cette affaire interroge surtout notre rapport à la gestion quotidienne de la ville.

Nous savons lancer de grands projets, annoncer des enveloppes financières importantes, élaborer des plans ambitieux d’aménagement urbain. Nous savons beaucoup moins organiser cette mécanique discrète qui consiste à intervenir rapidement lorsqu’une anomalie apparaît. Or c’est précisément cette réactivité qui fait la différence entre une ville entretenue et une ville qui se dégrade lentement. Les habitants, eux, ne demandent pas l’impossible. Ils ne réclament pas des réalisations spectaculaires chaque semaine. Ils souhaitent simplement que les équipements existants restent sûrs, propres et fonctionnels. Ils veulent que le défaut signalé aujourd’hui soit traité demain, pas plusieurs mois plus tard. Cette exigence vaut pour les bouches d’égout comme pour les chaussées, les espaces verts, les abribus, les feux tricolores, les passages piétons effacés, les fuites d’eau, les dépôts sauvages ou les aires de jeux détériorées. Toutes ces petites négligences, prises isolément, paraissent secondaires. Additionnées, elles finissent par altérer durablement la qualité de vie. Le citoyen ne devrait pas être contraint de transformer un pneu usagé en dispositif de sécurité publique. Ce n’est ni son rôle, ni sa mission. Son geste est louable parce qu’il protège les autres. Mais il ne doit jamais devenir une solution permanente. Une ville moderne ne se mesure pas seulement au nombre de ses infrastructures, ni au montant des investissements annoncés.

Elle se mesure aussi à la vitesse avec laquelle elle remplace un simple couvercle de bouche d’égout. Car lorsqu’un vieux pneu finit par accomplir durablement le travail que devrait assurer un service public, ce n’est plus seulement une plaque qui manque. C’est toute une chaîne de responsabilité qui laisse apparaître un vide. Et le plus préoccupant est peut-être là: à force de voir des pneus remplacer des couvercles, des branches remplacer des panneaux de danger et des citoyens remplacer les services chargés de l’entretien, nous risquons un jour de trouver cela parfaitement normal. Or, lorsqu’une ville s’habitue à l’improvisation, elle commence insensiblement à renoncer à l’exigence. Et le jour où l’on ne s’indigne plus devant un simple pneu posé sur une bouche d’égout, c’est peut-être que le véritable trou n’est plus sous nos pieds, mais dans notre manière de gérer la cité.

— Par S.Benali

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page