Aïd el-Kébir : quand le mouton devient un produit de luxe
À l’approche de chaque Aïd el-Adha, le marché du mouton replonge dans le même scénario devenu presque rituel : flambée incontrôlée des prix, ruée des acheteurs, spéculation fébrile et sentiment d’impuissance des familles modestes. Cette année encore, le sacrifice religieux semble s’éloigner de plus en plus de sa portée sociale et spirituelle pour devenir une véritable épreuve financière pour des milliers de ménages algériens. Le constat est brutal. Avec des prix oscillant entre 120 000 et plus de 220 000 dinars, le mouton de l’Aïd atteint désormais des seuils qui dépassent largement les capacités d’achat d’une grande partie de la classe moyenne.
Même les petits gabarits sont devenus inaccessibles, tandis que les beaux béliers aux grandes cornes, longtemps symbole prisés de la fête du sacrfice pour les enfants, se transforment aujourd’hui en luxe réservé à une minorité. Cette inflation spectaculaire révèle surtout les profondes dérives d’une filière abandonnée depuis longtemp aux lois de l’anarchie commerciale et de la spéculation saisonnière. Chaque année, les mêmes promesses de régulation réapparaissent. Les pouvoirs publics annoncent des dispositifs de contrôle, des marchés de proximité et , depuis peu, l’importation massive de moutons destinés à casser les prix. Pourtant, sur le terrain, ces mesures peinent à produire l’effet attendu.
Le consommateur continue de subir une flambée alimentée par des circuits de revente opaques, des intermédiaires multiples et une absence persistante de véritables mécanismes de contrôle des marges. Le paradoxe est frappant : malgré les importations et les annonces officielles, le mouton local demeure largement dominant dans les préférences des acheteurs, mais il devient quasiment inaccessible. Derrière cette crise visible du marché se cache en réalité une crise plus profonde du monde de l’élevage. Les éleveurs eux-mêmes dénoncent une situation devenue insoutenable. L’augmentation continue des prix de l’aliment de bétail, notamment l’orge, le maïs et le son, a fortement réduit leurs marges, selon leurs explications.
À cela s’ajoutent les sécheresses répétitives, la raréfaction des parcours pastoraux et le coût du transport. Beaucoup de petits éleveurs ont progressivement abandonné l’activité, incapables de suivre la hausse des charges. Cette disparition lente des producteurs traditionnels contribue directement à la baisse du cheptel national et accentue mécaniquement la tension sur l’offre.
Mais au-delà des explications économiques, cette situation traduit aussi un malaise social plus large. L’Aïd el-Kébir est devenu le miroir d’une fracture grandissante entre les revenus des citoyens et le coût réel de la vie. Dans de nombreux foyers, l’achat du mouton se fait désormais au prix d’un endettement, de crédits informels ou de sacrifices sur d’autres dépenses essentielles. Certains pères de famille passent des semaines à parcourir les marchés dans l’espoir de trouver un prix « raisonnable », tandis que d’autres renoncent discrètement à accomplir le rite, dans un climat de gêne sociale souvent pesant. Ce phénomène n’est plus conjoncturel.
Il s’installe progressivement comme une réalité structurelle. Tant que la filière ovine restera soumise aux improvisations saisonnières et à l’absence d’une véritable stratégie de régulation durable, chaque approche de l’Aïd reproduira les mêmes tensions et les mêmes excès. À cette anarchie du marché s’ajoute également un phénomène devenu de plus en plus visible ces dernières années : la prolifération de pseudo-éleveurs improvisés qui se lancent dans l’engraissement rapide des moutons à l’approche de l’Aïd. Dans plusieurs quartiers urbains, des garages, hangars et même parfois des habitations sont transformés provisoirement en étables clandestines où des dizaines de bêtes sont entassées dans des conditions souvent douteuses. Attirés par les gains rapides générés par la flambée des prix, ces «revendeurs» occasionnels misent sur une spéculation de courte durée, sans véritable maîtrise sanitaire ni respect des normes d’élevage. Cette dérive contribue non seulement à désorganiser davantage le marché, mais aussi à alimenter les inquiétudes sur la qualité des ovins proposés aux consommateurs et sur l’absence de contrôle de cette activité saisonnière devenue très lucrative.
Par S.Benali