Oran Aujourd'hui

La culture se fête, mais se construit aussi…

Chaque été, le même scénario se répète. Les affiches envahissent les grands boulevards, les programmes s’enchaînent, les communiqués annoncent une saison culturelle riche en concerts, festivals, salons, expositions et animations diverses. Durant quelques semaines, Oran donne l’image d’une métropole culturelle en pleine effervescence. Mais une interrogation s’impose : une ville peut-elle prétendre devenir une véritable capitale de la culture lorsque ses équipements permanents connaissent, les uns après les autres, des décennies de dégradation, de fermetures ou de projets inachevés ? Le paradoxe est frappant. Les acteurs concernés rivalisent d’annonces pour organiser des manifestations ponctuelles, tandis que le patrimoine culturel bâti continue de souffrir d’un manque de vision durable. L’événement semble avoir remplacé l’institution.
Le Théâtre régional Abdelkader Alloula, véritable joyau architectural inauguré en 1908, a certes retrouvé son activité après plusieurs opérations de restauration. Mais son fonctionnement demeure régulièrement perturbé par des travaux de maintenance ou des fermetures temporaires qui témoignent de la difficulté à préserver durablement un équipement aussi prestigieux. Plus préoccupante encore est la situation de nombreux autres équipements emblématiques. Que reste-t-il aujourd’hui du projet d’ouverture de l’ancien Palais des Congrès ? Pendant longtemps présenté comme un futur grand centre des rencontres culturelles et scientifiques, ce bâtiment n’a jamais retrouvé le rôle stratégique qui lui était promis. Son potentiel demeure largement sous-exploité alors que les besoins d’une grande métropole comme Oran n’ont jamais été aussi importants. Le constat est tout aussi amer pour les salles obscures.
L’Escurial, le Lynx, le Plaza, , le Vox ou encore le Murdjadjo constituaient autrefois un véritable réseau cinématographique qui faisait d’Oran l’une des capitales du septième art en Algérie. Aujourd’hui, la plupart de ces salles ont disparu, changé de vocation, fermé définitivement ou attendent depuis des années une hypothétique renaissance. Les promesses de réhabilitation reviennent périodiquement dans le débat public sans qu’un véritable plan de sauvegarde ne voie le jour. Le secteur muséal n’échappe pas à cette même fragilité. Malgré la richesse exceptionnelle du patrimoine historique de la ville, héritage ottoman, espagnol, colonial et de la guerre de Libération, Oran peine encore à développer un véritable réseau muséal moderne capable d’attirer chercheurs, touristes, scolaires et habitants. Plusieurs projets de modernisation ou de création de nouveaux espaces d’exposition ont été évoqués au fil des années avant de sombrer dans l’oubli ou de progresser à un rythme particulièrement lent. Cette accumulation d’échecs révèle une faiblesse structurelle : Oran sait annoncer des projets culturels, mais beaucoup moins les mener à terme ou les faire vivre dans la durée.
La culture ne se résume pourtant pas à une scène montée juste pour quelques soirées estivales. Elle commence dans une bibliothèque ouverte toute l’année, dans un musée vivant, dans une galerie accueillant les jeunes artistes, dans un conservatoire accessible, dans une salle de cinéma restaurée, dans une maison de quartier où un adolescent découvre le théâtre, la photographie, les arts plastiques ou la musique autrement que sur les réseaux sociaux. Oran souffre depuis longtemps d’une politique culturelle davantage tournée vers l’événement que vers l’investissement de long terme. On inaugure volontiers un festival ; on entretient beaucoup plus difficilement un équipement culturel. Cette logique produit une illusion de dynamisme. Pendant quelques semaines, les réseaux sociaux diffusent les images des spectacles et des cérémonies officielles. Puis la ville retrouve progressivement son désert culturel quotidien. La véritable question est ailleurs. Quelle identité culturelle souhaite construire Oran ? Une ville connue uniquement pour ses concerts estivaux et son héritage raï ? Ou une métropole méditerranéenne où le théâtre, le cinéma, les musées, les arts visuels, la littérature, le patrimoine et la création contemporaine constituent une activité permanente ? Les grandes villes culturelles ne bâtissent pas leur réputation uniquement sur leurs festivals. Elles investissent dans leurs institutions, entretiennent leurs équipements, restaurent leur patrimoine et accompagnent leurs créateurs tout au long de l’année.
Le véritable investissement culturel n’est pas celui qui attire les caméras lors d’une inauguration. C’est celui qui, dix ou vingt ans plus tard, aura permis de former une génération de lecteurs, de musiciens, de cinéastes, de plasticiens, d’historiens et de chercheurs.
Oran possède tous les atouts pour relever ce défi : une histoire exceptionnelle, un patrimoine architectural unique, une université, des artistes reconnus et une position privilégiée sur la Méditerranée.
Par S.Benali

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