Oran Aujourd'hui

Forêt de Canastel : jusqu’où peut-on « valoriser » un site naturel ?

Depuis toujours, la forêt urbaine de Canastel, à l’est de la ville d’Oran, est au cœur de polémiques, de dénonciations et de débats souvent agités autour de la préservation et de la gestion de cet espace naturel boisé, attractif et… très convoité. Il y a quelques jours encore , des habitants riverains de la forêt ont publié sur les réseaux sociaux des photos montrant des arbres coupés ainsi que des bandes de terrain décapées et nivelées, laissant craindre une invasion massive du béton armé, au nom d’une urbanisation imposée.
Ces images ont conduit le conservateur des forêts à déclarer à la presse locale «qu’aucun arbre sain n’est touché » et que le projet de « forêt récréative » en cours de lancement respecte strictement la législation relative à la préservation du caractère naturel du site. Les arbres abattus, a-t-il précisé, « sont morts ou malades, infestés par le scolyte, un insecte xylophage ravageur dont la propagation ne peut être stoppée que par l’enlèvement des sujets contaminés ». Selon le même responsable, le projet d’aménagement, comprenant des aires de repos, de détente et de pratiques sportives, exclut toute forme d’utilisation du béton et repose essentiellement sur des structures en bois, conformément au cahier des charges retenu.
Sélectionné parmi plusieurs offres, y compris celles de sociétés étrangères, le projet privilégie des matériaux légers tels que le bois, l’aluminium ou le fer, tout en intégrant des actions de plantation et de reboisement intensif. D’un montant de 200 milliards de centimes, ce programme concerne pas moins de 23 hectares de surface boisée, appelés à devenir un espace de loisirs calme et sécurisé, destiné aux familles oranaises en quête de détente et d’évasion au cœur même de la ville. Cependant, au-delà des garanties avancées et des intentions affichées, des interrogations légitimes persistent.
Car l’aménagement d’un tel espace, aussi « écologique » soit-il dans sa conception, entraîne inévitablement une fréquentation accrue. L’afflux massif de visiteurs, s’il n’est pas rigoureusement encadré, pourrait générer des formes de pollution et de dégradation difficilement maîtrisables : accumulation de déchets, piétinement des sols fragiles, perturbation de la faune, risques d’incendie ou encore dégradation progressive du couvert végétal. Autant de menaces qui, à terme, pourraient compromettre l’équilibre écologique du site et transformer un espace naturel préservé en simple parc urbain sur fréquenté. Il se trouve ainsi que toutes les commodités prévues — parkings, aires de jeux, espaces de sport et éclairage — participent à cette transformation progressive de la forêt en espace aménagé, posant en filigrane une question essentielle : jusqu’où peut-on « valoriser » un site naturel sans en altérer profondément la vocation première ?
Le véritable danger ne réside pas seulement dans les matériaux utilisés, mais dans la logique même du projet. L’ouverture massive au public, encouragée par des parkings, des aires de jeux, des équipements sportifs et un éclairage généralisé, annonce une fréquentation intense. Et avec elle, son cortège prévisible de dégradations : déchets abandonnés, sols compactés, végétation piétinée, nuisances sonores, risques accrus d’incendie.
La forêt, espace vivant et fragile, risque alors de basculer vers un statut hybride : ni vraiment naturelle, ni totalement urbaine, mais lentement dégradée par une présence humaine mal régulée. La forêt de Canastel n’a pas seulement besoin d’aménagements. Elle a besoin de limites, de vigilance, et surtout d’une vision claire : veut-on réellement préserver cet espace, ou simplement le rendre exploitable, fréquentable, et surtout rentable jusqu’à son épuisement ?

Par S.Benali

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